Où poser la virgule ?
« Tu ne m’écoutes jamais, François ! » Ma voix a claqué dans la cuisine, brisant le silence du petit matin. Le café fumait encore dans sa tasse, mais il n’a pas levé les yeux de son téléphone. J’ai serré plus fort la petite cuillère, sentant la colère monter, mêlée à une tristesse sourde.
Je m’appelle Aurore Delvaux, j’ai trente-huit ans, deux enfants, une maison à Namur et un mari dont je ne sais plus si je l’aime ou si je le supporte par habitude. Ce matin-là, tout semblait normal : les enfants râlaient parce qu’il n’y avait plus de choco pour les tartines, le chat miaulait devant la porte, et François lisait les nouvelles sur son smartphone. Mais à l’intérieur, c’était la tempête.
« Tu dis quelque chose ? » Il a enfin levé les yeux, l’air absent. J’ai eu envie de hurler. Depuis combien de temps étions-nous devenus des étrangers sous le même toit ?
Je me suis souvenue de nos débuts à l’ULiège, des soirées à refaire le monde sur les quais de la Meuse, des rêves de voyages et de liberté. Mais la vie avait décidé autrement : un boulot à la commune pour lui, un mi-temps dans une librairie pour moi, deux enfants rapprochés, des factures à payer, des compromis à faire. Et puis, il y a eu maman.
Maman, c’est tout un poème. Elle habite à Jambes, à dix minutes en voiture, mais elle s’invite dans notre vie comme une tempête d’automne. Depuis que papa est parti avec une Flamande – « une gantoise ! » – elle s’accroche à moi comme à une bouée. « Tu es ma seule famille maintenant », répète-t-elle en soupirant. Je me sens coupable de ne pas l’aimer plus fort, de ne pas avoir envie d’aller chez elle tous les dimanches pour manger son rôti trop sec.
Ce matin-là, elle a appelé alors que je préparais les tartines. « Aurore, tu pourrais passer ce soir ? J’ai besoin de toi pour mes papiers… » J’ai regardé François, espérant qu’il propose de s’en occuper. Mais il a simplement haussé les épaules.
« Je dois finir un dossier pour demain », a-t-il marmonné.
J’ai raccroché en soupirant. Encore une journée où je devrais tout porter seule.
À midi, au boulot, j’ai croisé Sophie, ma collègue et confidente. Elle m’a trouvée pâle.
« Ça va pas fort ? »
J’ai haussé les épaules. « C’est toujours pareil… François ne parle plus, maman me pompe toute mon énergie… Et puis… »
Elle a posé sa main sur la mienne. « Tu sais que tu peux compter sur moi ? »
J’ai souri faiblement. Mais au fond de moi, j’avais envie de hurler. Pourquoi personne ne voyait que je me noyais ?
Le soir venu, j’ai récupéré les enfants à l’école communale de Salzinnes. Léa pleurait parce qu’une copine lui avait volé son stylo préféré ; Maxime râlait parce qu’il voulait aller chez son copain Lucas. J’ai cédé : « D’accord pour Lucas, mais tu rentres avant 19h ! »
Chez maman, l’ambiance était lourde. Elle m’a accueilli avec son éternel tablier fleuri et un air accablé.
« Tu sais ce que ton père a encore fait ? Il a oublié mon anniversaire… »
J’ai écouté d’une oreille distraite pendant qu’elle me montrait ses papiers d’assurance hospitalisation. Je pensais à François, aux enfants, à cette vie qui me glissait entre les doigts.
En rentrant chez moi, j’ai trouvé François devant la télé, une Jupiler à la main.
« T’as pensé à payer la facture d’électricité ? »
J’ai explosé : « Tu pourrais t’en occuper pour une fois ! Je ne suis pas ta secrétaire ! »
Il m’a regardée comme si j’étais folle. Les enfants sont montés sans un mot.
Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence dans notre lit conjugal. Je me suis demandé comment on en était arrivés là. Est-ce que toutes les familles belges vivent ce même désenchantement ? Est-ce que l’amour finit toujours par s’user comme un vieux pull acheté chez C&A ?
Le lendemain matin, j’ai pris une décision folle : j’ai appelé mon patron et posé un jour de congé maladie. J’ai laissé les enfants à l’école et je suis partie marcher sur la Citadelle de Namur. Le vent froid me fouettait le visage ; j’avais l’impression de respirer pour la première fois depuis des années.
Sur un banc, j’ai croisé un vieil homme qui nourrissait les pigeons.
« La vie est courte », m’a-t-il dit en souriant. « Faut pas la passer à regretter ce qu’on n’a pas fait… »
Ses mots ont résonné en moi toute la journée.
En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé François dans la cuisine.
« On doit parler », ai-je dit d’une voix ferme.
Il m’a regardée longuement. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu une lueur d’inquiétude dans ses yeux.
« Je ne veux plus continuer comme ça », ai-je murmuré. « On doit changer quelque chose… ou tout arrêter. »
Le silence s’est installé entre nous, lourd comme un ciel d’orage sur la Meuse.
Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Peut-être qu’on trouvera un nouveau souffle ; peut-être que nos chemins se sépareront. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu le sentiment d’exister vraiment.
Est-ce que le bonheur se trouve dans le courage de dire stop ? Ou bien faut-il apprendre à aimer ce qu’on a déjà ? Qu’en pensez-vous ?