Au nom de l’amour : une vie entre Liège et Namur

— Tu ne comprends donc jamais rien, Anouk !

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, rebondissant sur les carreaux froids. Je serre la poignée du tiroir, mes doigts tremblent. Dehors, la pluie martèle la fenêtre, comme si le ciel lui-même voulait participer à notre dispute. Je me retiens de crier à mon tour. Papa, assis dans son fauteuil, feuillette Le Soir sans lever les yeux. Il fait toujours ça quand il ne veut pas prendre parti.

— Maman, je t’en prie…

— Non ! Tu crois que la vie, c’est comme dans tes séries à la RTBF ? Ici, on ne fait pas ce qu’on veut !

Je ravale mes larmes. J’ai 22 ans, je vis encore chez mes parents à Liège parce que je n’ai pas trouvé de boulot stable après mes études à l’ULiège. Mon frère, Quentin, est parti à Bruxelles depuis deux ans déjà. Il ne revient que pour les fêtes, et encore…

Tout a commencé il y a trois mois, lors d’une soirée au Pot au Lait. Simon était là, accoudé au bar, un verre de peket à la main. Il portait ce vieux pull du Standard de Liège que je trouvais ridicule mais qui lui allait si bien. On s’est parlé toute la nuit. Il m’a raccompagnée jusqu’à Outremeuse sous la pluie battante. On riait comme des gosses.

— Tu veux entrer boire un dernier verre ?

Il a hésité, puis il a dit oui. Ce soir-là, j’ai compris que je ne pourrais plus jamais l’oublier.

Mais Simon n’est pas « comme il faut », selon ma mère. Il est fils d’ouvrier, il n’a pas fait d’études supérieures, il travaille à la SNCB comme conducteur de train. Pour elle, c’est déjà une condamnation.

— Tu mérites mieux qu’un gars qui finit ses journées au bistrot !

Je lui ai crié que Simon ne buvait presque jamais, que c’était un homme bien. Elle a haussé les épaules.

— Tu verras…

Les semaines ont passé. Simon et moi nous voyions en cachette. On allait marcher sur les quais de la Meuse, on mangeait des frites chez Maison Antoine quand il venait à Namur pour son boulot. Il me racontait ses rêves d’enfant : partir voir la mer du Nord, acheter une petite maison à Dinant.

Un soir, alors que je rentrais plus tard que d’habitude, maman m’attendait dans le salon.

— Tu étais avec lui ?

J’ai menti. Elle l’a su tout de suite.

— Tu crois que je suis idiote ?

Papa a soupiré sans rien dire. J’ai senti la colère monter en moi.

— Pourquoi tu veux toujours décider pour moi ?

Elle s’est levée brusquement.

— Parce que je sais ce que c’est que de souffrir !

J’ai voulu comprendre ce qu’elle voulait dire, mais elle est sortie en claquant la porte.

Le lendemain matin, j’ai trouvé une lettre sur la table de la cuisine. C’était une vieille lettre de mon grand-père à ma mère, écrite en 1978. Il lui interdisait de fréquenter un garçon « du mauvais quartier » à Seraing. J’ai compris que ma mère avait vécu la même chose que moi.

J’ai pris mon vélo et j’ai roulé jusqu’à la gare des Guillemins. J’avais besoin de voir Simon. Je l’ai trouvé sur le quai 7, prêt à partir pour Namur.

— Anouk ? Qu’est-ce qui se passe ?

Je me suis effondrée dans ses bras.

— Je ne peux plus vivre comme ça…

Il m’a proposé de venir vivre avec lui à Namur. J’ai hésité. Tout quitter ? Ma famille ? Mes repères ?

Le soir même, j’ai annoncé ma décision à mes parents.

— Je pars avec Simon.

Maman a pleuré. Papa a enfin parlé :

— Si c’est ce que tu veux…

J’ai vu dans ses yeux qu’il comprenait.

Les premiers mois à Namur ont été difficiles. Petit appartement au-dessus d’une boulangerie rue de Fer, bruit des camions tôt le matin, factures qui s’accumulent. Simon travaillait beaucoup ; moi, je faisais des petits boulots : serveuse au Pain Quotidien, baby-sitter chez une famille bourgeoise d’Erpent.

Un soir d’hiver, alors que je rentrais sous la neige fondue, j’ai trouvé Simon assis dans le noir.

— On ne s’en sortira jamais…

Il avait perdu son emploi après un accident sur les rails. La SNCB ne voulait plus de lui pour des raisons médicales. J’ai eu peur pour nous.

On s’est disputés souvent. L’argent manquait. Je pensais parfois rentrer chez mes parents, mais l’orgueil me retenait.

Un jour, maman m’a appelée :

— Tu veux venir dimanche ? On fait des boulets-frites…

J’ai accepté. Simon n’a pas voulu venir.

À table, Quentin était là aussi, avec sa copine flamande, Elsje. L’ambiance était tendue.

— Alors Namur ? demanda-t-il en souriant.

— C’est pas facile tous les jours…

Maman m’a regardée longuement.

— Tu sais… j’ai eu tort d’être aussi dure avec toi.

J’ai senti les larmes monter.

Après le repas, elle m’a prise à part dans la cuisine.

— Je voulais juste te protéger… Mais tu es forte, Anouk. Plus forte que moi à ton âge.

Je suis rentrée à Namur le cœur plus léger.

Quelques semaines plus tard, Simon a trouvé un nouveau travail comme employé communal. On a fêté ça avec une gaufre chaude sur la place d’Armes.

Aujourd’hui encore, tout n’est pas parfait. On se dispute parfois pour des bêtises : le tri des poubelles jaunes et bleues, le chauffage trop cher en hiver, les voisins bruyants qui écoutent Stromae jusqu’à minuit… Mais on s’aime.

Parfois je repense à cette nuit d’orage à Liège où tout a commencé. Si je devais recommencer… Est-ce que je ferais les mêmes choix ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer envers et contre tout ? Qu’en pensez-vous ?