Trois heures du matin, Bruxelles s’éveille : la vie de Maxime entre les ordures et les rêves
— Maxime, tu vas encore partir sans déjeuner ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine sombre, à peine éclairée par la lumière blafarde du réverbère qui perce à travers la fenêtre. Il est trois heures du matin. J’enfile mes bottes, attrape mon sac et j’hésite une seconde. Mon estomac crie famine, mais je n’ai pas le temps. Je dois être au dépôt à trois heures trente, sinon le chef, Monsieur De Smet, me retire une demi-heure de salaire.
— Maman, je n’ai pas le choix. Je dois y aller. On en reparle ce soir ?
Elle soupire, lasse. Depuis que papa est parti avec une autre femme à Charleroi, elle porte tout sur ses épaules. Mon petit frère Simon dort encore, blotti sous sa vieille couette aux couleurs du Standard de Liège. Je ferme doucement la porte derrière moi pour ne pas le réveiller.
Dans la rue, l’air est froid et humide. Bruxelles ne dort jamais vraiment, même à cette heure. Les tramways vides glissent sur les rails, quelques taxis filent vers la gare du Midi. Je marche vite, croisant d’autres silhouettes emmitouflées : des livreurs, des infirmières, des gens comme moi qui vivent à contre-courant.
Au dépôt, l’odeur âcre des ordures me prend à la gorge. Je retrouve Ahmed et Lucien, mes collègues. Ahmed plaisante toujours pour cacher sa fatigue :
— Alors Max, prêt à affronter les poubelles de l’avenue Louise ?
Je souris faiblement. On grimpe dans le camion. Lucien met la radio sur Vivacité, histoire de se donner du courage. Le moteur ronfle, on s’élance dans la nuit.
Chaque matin ressemble au précédent : sacs éventrés, cartons détrempés, bouteilles cassées. Les gens ne voient jamais nos visages ; ils ferment leurs volets quand on passe. Mais moi, je regarde les immeubles cossus et je rêve : un jour, j’habiterai là-haut, pas en bas.
Après le dernier ramassage, je file à l’université ULB. J’ai obtenu une bourse grâce à mes notes en maths et en sciences. C’est mon seul espoir de sortir ma famille de la galère. Mais la fatigue me rattrape souvent : il m’arrive de m’endormir sur mes cours d’ingénierie civile.
Un jour, alors que je révise dans la bibliothèque, mon téléphone vibre. Un message de maman :
« Simon a eu un problème à l’école. Peux-tu venir ? »
Je cours jusqu’à l’école communale de Laeken. Simon est assis devant le directeur, les yeux rouges.
— Il s’est battu avec un autre élève, explique le directeur. Il dit qu’on se moquait de lui parce que son frère est éboueur.
Je serre les poings. Je m’accroupis devant Simon :
— Tu sais pourquoi je fais ce boulot ? Pour que toi tu n’aies pas à le faire plus tard.
Il hoche la tête sans me regarder.
Le soir, à table, maman pleure en silence. Je sens la colère monter en moi :
— Pourquoi c’est toujours nous qui devons nous battre ? Pourquoi papa n’est jamais là quand il faut ?
Maman ne répond pas. Simon quitte la table en claquant la porte.
Les semaines passent. Entre les tournées d’ordures et les examens, je m’épuise. Un matin, je m’effondre dans la rue devant le camion. Ahmed me relève :
— Tu vas te tuer à ce rythme-là !
Mais comment faire autrement ? Si j’arrête de travailler, on ne paiera pas le loyer. Si j’arrête d’étudier, je resterai coincé ici toute ma vie.
Un soir d’hiver, alors que je révise pour un examen crucial, maman entre dans ma chambre :
— Maxime… Je viens d’avoir un appel de ton père. Il veut voir Simon ce week-end.
Je sens mon sang bouillir.
— Après tout ce qu’il nous a fait ? Il croit qu’il peut revenir comme ça ?
Maman baisse les yeux.
— Il reste ton père… Et Simon a besoin de lui.
Je ne dors pas cette nuit-là. Les souvenirs me hantent : les cris dans l’appartement minuscule, les factures impayées, les promesses non tenues.
Le samedi matin, papa arrive en retard comme d’habitude. Il porte une veste neuve et sent l’après-rasage bon marché.
— Salut Max… Tu as grandi dis donc !
Je détourne le regard.
Il emmène Simon au cinéma. Quand ils reviennent, Simon a les yeux brillants.
— Papa dit qu’il va nous aider maintenant !
Je ris jaune.
— Il a déjà dit ça cent fois…
Simon se fâche :
— Toi tu comprends rien ! Tu fais toujours la gueule !
Il claque la porte de sa chambre.
Je reste seul avec maman dans la cuisine.
— Tu crois qu’il va vraiment changer ?
Elle hausse les épaules.
— On n’a pas le choix que d’espérer…
Les mois défilent. Je réussis mes examens de justesse. Un jour, mon professeur principal me convoque :
— Maxime, tu as du potentiel mais tu es épuisé… Tu devrais demander une aide sociale ou un logement étudiant.
Mais la fierté me retient : demander l’aide sociale ? J’ai peur du regard des autres… Ici en Belgique, on juge vite ceux qui tendent la main.
Un soir d’été, alors que je rentre du travail, je trouve Simon assis sur le trottoir devant l’immeuble.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Il pleure.
— Papa ne viendra plus… Il a encore menti.
Je m’assieds à côté de lui et je le prends dans mes bras.
— On n’a besoin de personne d’autre que nous deux et maman… On va s’en sortir tous ensemble.
Il hoche la tête et pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur dans ma poitrine.
Aujourd’hui encore, je me lève à trois heures du matin. Mais chaque sac d’ordures jeté dans le camion est un pas vers mon rêve. Un jour peut-être, Simon sera fier de dire que son frère était éboueur… parce qu’il a tout donné pour sa famille.
Est-ce qu’on doit toujours sacrifier ses rêves pour ceux qu’on aime ? Ou bien est-ce justement ce sacrifice qui donne un sens à notre vie ? Qu’en pensez-vous ?