Le Donneur de Sourires
— Maud, tu viens ou quoi ? Karine et Benoît vont pas tarder !
La voix de mon mari, Laurent, résonne dans le couloir. J’essaye d’ignorer le tremblement dans mes mains alors que je termine de mettre mon mascara devant le miroir de la chambre. Mon cœur bat trop vite. J’ai l’impression d’étouffer dans cette robe bleu nuit que j’ai pourtant choisie avec soin. Ce soir, c’est censé être une soirée entre amis, un apéro comme tant d’autres dans notre maison à Namur. Mais je sens que quelque chose cloche, comme si l’air était chargé d’électricité.
— J’arrive, deux secondes !
Je prends une grande inspiration, tente de sourire à mon reflet. Mes yeux trahissent ma fatigue, les cernes sont plus marqués que d’habitude. Je repense à la dispute de la veille avec Laurent. Il m’a reproché de ne jamais être vraiment présente, d’avoir la tête ailleurs. Il n’a pas tort. Depuis quelques mois, je me sens comme une étrangère dans ma propre vie.
En descendant les escaliers, j’entends déjà la sonnette. Laurent ouvre la porte avec son enthousiasme habituel. Karine et Benoît entrent, suivis de leur fils Lucas, qui court directement vers notre fille, Élise. Les rires des enfants résonnent dans la maison, mais je sens la tension entre Karine et moi dès qu’elle me serre dans ses bras.
— Tu vas bien ? Tu as l’air fatiguée…
Sa voix est douce mais son regard fouille, cherche à comprendre. Je détourne les yeux.
— Oui, un peu de boulot en retard… Tu sais ce que c’est avec l’école.
Karine hoche la tête. Elle sait que je suis institutrice à l’école communale, mais elle ne sait pas tout ce que je porte sur mes épaules : les élèves difficiles, les parents exigeants, la directrice qui me met la pression pour organiser encore une activité alors que je rêve juste de dormir.
Laurent propose un apéro belge : chips Pickles, cubes de fromage Herve et bières locales. Tout le monde s’installe dans le salon. Les conversations commencent doucement, mais très vite, Benoît lance le sujet qui fâche :
— Vous avez vu les infos ? Encore une grève à la TEC lundi prochain…
Laurent soupire :
— C’est pas possible, on va encore devoir s’organiser pour déposer Élise à l’école.
Karine hausse les épaules :
— C’est toujours pareil ici… On râle mais rien ne change.
Je sens la colère monter en moi. J’en ai marre de ces discussions qui tournent en rond, de cette impression d’impuissance qui colle à la peau des Wallons. Mais ce n’est pas ça qui me ronge ce soir.
Je regarde Élise jouer avec Lucas. Elle rit aux éclats, insouciante. Je donnerais tout pour lui offrir une vie sans nuages. Mais comment faire quand on se sent soi-même au bord du gouffre ?
La soirée avance. Les bières se vident, les langues se délient. Karine me prend à part dans la cuisine pendant que les hommes discutent foot.
— Maud… Tu sais que tu peux tout me dire ?
Je sens mes yeux s’embuer.
— Je… Je crois que je vais craquer, Karine. J’en peux plus du boulot, de Laurent qui ne voit rien, de cette routine… J’ai l’impression d’être invisible.
Karine me serre fort contre elle.
— Tu n’es pas invisible pour moi. Ni pour Élise.
Je voudrais la croire. Mais au fond de moi, une autre voix murmure : « Et si tu disparaissais demain ? Est-ce que quelqu’un s’en rendrait compte ? »
On retourne au salon comme si de rien n’était. Mais Laurent a remarqué mes yeux rougis.
— Ça va ?
Je hoche la tête sans répondre. Il détourne le regard, mal à l’aise. Il n’aime pas quand j’exprime mes faiblesses.
Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde rit autour d’une partie de Time’s Up!, mon téléphone vibre. Un message de ma mère :
« Papa est tombé encore ce soir. Je ne sais plus quoi faire… »
Je sens un poids s’abattre sur ma poitrine. Mon père souffre d’Alzheimer depuis deux ans. Ma mère s’épuise à s’occuper de lui seule dans leur maison à Ciney. Je me sens coupable de ne pas être plus présente pour eux.
Je m’éclipse discrètement sur la terrasse pour appeler ma mère.
— Maman ? Ça va ?
Sa voix est fatiguée, brisée :
— Non, Maud… Je n’y arrive plus. Il ne me reconnaît même plus certains jours…
Je retiens mes larmes pour ne pas inquiéter les invités.
— Je viendrai ce week-end, promis.
Quand je reviens à l’intérieur, Laurent me lance un regard agacé.
— Tu pourrais faire un effort ce soir… On reçoit quand même !
Je sens la colère exploser en moi.
— Un effort ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu sais ce que c’est de tout porter toute seule ?
Le silence tombe brutalement sur le salon. Karine et Benoît échangent un regard gêné. Les enfants s’arrêtent de jouer.
Laurent se lève brusquement :
— On en parlera plus tard.
Il sort fumer sur le perron. Je reste là, tremblante, honteuse d’avoir craqué devant tout le monde.
Karine vient vers moi :
— Tu veux qu’on parte ?
Je secoue la tête.
— Non… Restez encore un peu.
La soirée se termine dans une ambiance lourde. Quand tout le monde est parti et qu’Élise dort enfin, Laurent revient vers moi. Il a les yeux rouges lui aussi.
— Je suis désolé… Je voulais pas te blesser.
Je m’effondre dans ses bras en sanglotant.
— J’ai juste besoin que tu m’aides… Que tu comprennes ce que je vis.
Il me serre fort contre lui.
— On va s’en sortir ensemble, Maud. Promis.
Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à tout ce qui pèse sur mes épaules : le boulot qui m’épuise, mon père qui s’enfonce dans l’oubli, ma mère qui s’éteint à petit feu, ma fille qui a besoin de moi et ce couple qui vacille sous le poids du quotidien belge.
Le lendemain matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Élise me regarde avec ses grands yeux clairs :
— Maman… Pourquoi t’es triste ?
Je m’accroupis pour être à sa hauteur et je lui souris malgré mes larmes.
— Parce que parfois les mamans aussi ont besoin qu’on leur donne un sourire.
Elle me serre fort dans ses bras et je sens un peu de lumière revenir en moi.
Est-ce qu’on finit toujours par se perdre dans la routine ou est-ce qu’on peut vraiment retrouver le chemin vers ceux qu’on aime ? Est-ce qu’il suffit d’un sourire pour tout recommencer ? Qu’en pensez-vous ?