« Tu viens vraiment me voir par amour, ou c’est juste pour l’appartement ? » — L’histoire de Mamie Simone et ses petits-enfants à Liège
— Tu viens vraiment me voir par amour, ou c’est juste pour l’appartement ?
J’ai lancé cette question à Thomas sans même le regarder. Il venait d’ouvrir la porte, un bouquet de fleurs à la main, le visage un peu crispé. Je savais que je l’avais blessé, mais je n’en pouvais plus de ces visites qui sonnaient faux.
Il a posé les fleurs sur la table, à côté du vieux cadre où Lucien souriait encore. « Mais enfin, Mamy, pourquoi tu dis ça ? »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé par la fenêtre, les toits gris de Liège s’étendaient devant moi, et j’ai senti la solitude me serrer la poitrine. Depuis la mort de Lucien, il y a trois ans, l’appartement semblait trop grand. Trop vide. Les rires des enfants dans la cour d’école voisine me rappelaient sans cesse que la vie continuait ailleurs.
Camille, ma petite-fille, venait souvent aussi. Elle m’aidait à faire les courses, à remplir les papiers pour la mutuelle. Mais parfois, elle jetait des regards insistants sur mes papiers, sur le classeur bleu où je rangeais le testament. Je n’étais pas folle : je voyais bien que quelque chose avait changé.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres et que le vent faisait trembler les volets, j’ai surpris une conversation entre Thomas et Camille dans le couloir. Ils pensaient que je dormais.
— Tu crois qu’elle va nous laisser l’appartement ?
— Chut ! Elle pourrait entendre…
— Mais enfin, Camille, tu sais bien qu’avec ce qu’on gagne…
Leur voix s’estompa dans un chuchotement nerveux. J’ai senti une colère froide monter en moi. J’avais élevé mes enfants et mes petits-enfants avec amour, sacrifié mes rêves pour eux. Et maintenant ? J’étais devenue un enjeu immobilier.
Le lendemain matin, j’ai décidé de leur tendre un piège. J’ai appelé Camille.
— Dis-moi, ma chérie, tu pourrais venir m’aider à trier des papiers ? Je ne me sens pas très bien aujourd’hui.
Elle est arrivée une heure plus tard, essoufflée mais souriante. Elle a commencé à ranger les papiers sans un mot sur la veille. Je l’ai observée du coin de l’œil : elle cherchait quelque chose.
— Tu sais, Camille, j’ai pensé vendre l’appartement et aller en maison de repos à Spa. Ce serait plus simple pour tout le monde.
Elle a blêmi. « Mais… tu ne veux plus rester ici ? »
— Je me sens seule ici. Et puis, à quoi bon garder tout ça ?
Elle a posé les papiers d’un geste brusque. « Mais Mamy… tu sais que tu peux compter sur nous ! On viendra te voir tout le temps ! »
J’ai souri tristement. « Comme maintenant ? »
Elle n’a rien répondu. Le silence était lourd.
Le soir même, Thomas est venu me voir. Il avait l’air soucieux.
— Camille m’a dit que tu pensais vendre… Tu es sûre que c’est ce que tu veux ?
Je l’ai regardé droit dans les yeux. « Ce que je veux ? Je veux juste qu’on m’aime pour moi, pas pour ce que je possède. »
Il a baissé la tête. « On t’aime, Mamy… »
Mais sa voix tremblait.
Les jours ont passé. J’ai continué mon petit jeu : parler de vente, évoquer la maison de repos, faire semblant d’oublier où j’avais rangé certains papiers importants. J’observais leurs réactions. Parfois ils étaient attentionnés, parfois nerveux. Un soir, Camille a éclaté :
— Tu nous fais du mal avec tes histoires ! On s’inquiète pour toi !
J’ai haussé les épaules. « Ou pour mon appartement ? »
Elle s’est levée d’un bond et a claqué la porte.
Je suis restée seule avec mes souvenirs. Je repensais à Lucien, à nos promenades sur les quais de la Meuse, aux dimanches en famille autour d’une tarte au sucre. Où était passée cette chaleur ? Cette sincérité ?
Un matin de décembre, alors que la neige recouvrait les trottoirs et que le tram grinçait au loin, j’ai reçu une lettre recommandée : la maison de repos de Spa acceptait ma demande. J’ai posé la lettre sur la table et j’ai attendu.
Camille est venue la première. Elle a vu la lettre et a pâli.
— Tu vas vraiment partir ?
J’ai hoché la tête.
— Mais… on ne pourra plus venir aussi souvent…
J’ai souri doucement. « C’est peut-être mieux ainsi. »
Thomas est arrivé peu après. Il avait l’air perdu.
— Mamy… on a été idiots. On pensait à l’appartement parce qu’on galère tous les deux avec nos boulots précaires… Mais on t’aime vraiment. On ne veut pas te perdre.
J’ai senti mes yeux s’embuer.
— Alors prouvez-le-moi. Pas avec des mots, mais avec du temps passé ensemble.
Ils sont restés ce soir-là. On a cuisiné des boulets liégeois ensemble, on a ri comme avant. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti un peu de chaleur revenir dans cet appartement trop grand.
Finalement, j’ai déchiré la lettre de la maison de repos devant eux.
— Je reste ici… mais seulement si vous venez me voir pour moi.
Depuis ce jour-là, ils viennent plus souvent — parfois juste pour boire un café ou regarder un vieux film belge à la télé. L’appartement est toujours là, mais il n’est plus au centre de nos conversations.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment tester l’amour des siens ? Ou bien faut-il juste leur rappeler ce qui compte vraiment ? Qu’en pensez-vous ?