Sans toit : Ma première nuit sur les pavés de Liège
— Tu ne comprends donc pas, Aurélie ? Ici, ce n’est plus chez toi !
La voix de ma grand-mère résonnait dans le couloir, sèche, tranchante comme une lame. Je serrais la main de Maxime, mon mari, qui tentait de garder la tête haute malgré l’humiliation. Ma tante Fabienne, plantée derrière ma grand-mère, croisait les bras et affichait ce sourire satisfait qui me donnait envie de hurler.
— Mamie… Tu ne peux pas nous mettre dehors comme ça. On n’a nulle part où aller !
— Ce n’est pas mon problème. Tu as fait ton choix en épousant ce bon à rien. Maintenant, tu assumes.
Je sentais mes jambes trembler. Je n’avais jamais vu ma grand-mère aussi dure. Depuis la mort de maman, c’était elle qui m’avait élevée, qui m’avait appris à faire des gaufres liégeoises et à tricoter des écharpes pour l’hiver. Mais ce soir-là, elle n’était plus la même. Fabienne avait gagné.
Fabienne… Ma tante de quarante ans, qui n’avait jamais quitté le nid. Elle vivait là, dans cette grande maison avenue Rogier, sans emploi, sans amis, dépendante de ma grand-mère pour tout. Elle me reprochait d’avoir « volé » l’attention de mamie, d’être partie trop tôt, d’avoir trouvé l’amour ailleurs qu’ici.
Maxime a tenté une dernière fois :
— Madame Jeanne, laissez-nous au moins jusqu’à demain matin. Il fait froid dehors…
Mais la porte s’est refermée sur nos visages. Il était vingt-deux heures passées. Février mordait la ville de ses griffes glacées.
Nous avons marché longtemps dans les rues de Liège, traînant derrière nous deux sacs remplis à la hâte : quelques vêtements, une photo de maman, mon carnet à dessins. Je regardais les vitrines éclairées des cafés où des groupes riaient autour d’une bière Jupiler. J’aurais voulu être invisible.
— On va trouver une solution, Aurélie. Je te le promets.
La voix de Maxime tremblait autant que la mienne. Nous nous sommes installés sur un banc près de la gare des Guillemins. Le bruit des trains me rappelait les vacances d’enfance à Ostende… Mais ce soir-là, il n’y avait que le froid et la peur.
Je me suis blottie contre Maxime. Il a posé sa veste sur mes épaules. Autour de nous, d’autres silhouettes se pressaient sous les abribus : un homme âgé qui parlait tout seul en wallon, une jeune fille au visage fermé qui fumait cigarette sur cigarette.
— Vous aussi, c’est votre première nuit dehors ?
C’était elle qui venait de parler. Elle s’appelait Chloé. Dix-sept ans à peine, fuguée d’un foyer à Seraing. Elle nous a expliqué où trouver une soupe chaude – l’association « Les Petits Riens » servait encore jusqu’à minuit.
Nous avons marché ensemble jusqu’au local associatif. Là-bas, une bénévole au sourire fatigué nous a tendu deux bols fumants.
— Vous savez, vous n’êtes pas seuls. Ici, on s’entraide.
J’ai fondu en larmes devant cette femme inconnue. La honte me brûlait le visage. Moi qui avais grandi dans un cocon – certes modeste mais aimant – je me retrouvais soudain à mendier un peu de chaleur.
La nuit a été longue. Impossible de fermer l’œil sur le béton glacé du trottoir. Maxime essayait de plaisanter :
— On pourra raconter ça à nos enfants… Si on survit à cette nuit !
Mais je savais qu’il avait peur lui aussi. Peur de l’avenir, peur de ne pas être à la hauteur.
Au petit matin, nous avons croisé le regard d’un policier qui nous a demandé nos papiers. J’ai senti mon cœur s’arrêter : allions-nous finir au poste ? Mais il s’est contenté d’un soupir et d’un conseil :
— Essayez le CPAS, rue Saint-Gilles. Ils peuvent peut-être vous aider pour un logement d’urgence.
Nous avons marché jusqu’au CPAS, épuisés mais portés par un espoir fragile. L’assistante sociale nous a reçus avec bienveillance.
— Vous savez, madame Delvaux (c’était mon nom), vous n’êtes pas la première à vivre ça. Les conflits familiaux… c’est fréquent ici.
Elle nous a trouvé une chambre dans un foyer temporaire à Sclessin. Une pièce minuscule avec deux lits superposés et une fenêtre donnant sur un terrain vague. Mais pour moi, c’était un palais.
Les jours suivants ont été un combat quotidien : démarches administratives interminables, regards méprisants dans les bureaux de l’ONEM où Maxime cherchait du travail, humiliations silencieuses quand je croisais d’anciennes camarades du lycée Sainte-Véronique qui détournaient les yeux.
Un soir, alors que je rentrais du CPAS avec un sac de provisions du resto du cœur, j’ai croisé Fabienne devant la boulangerie du quartier Outremeuse.
— Alors ? On fait moins la maligne maintenant ?
Son ton était venimeux. Je lui ai répondu sans colère :
— Tu sais Fabienne… Ce que tu m’as fait ne t’apportera rien de bon.
Elle a haussé les épaules et s’est éloignée en ricanant.
Je me suis effondrée sur le trottoir en pleurant toutes les larmes de mon corps. Une vieille dame s’est approchée :
— Courage ma petite… La vie tourne vite parfois.
Petit à petit, Maxime a trouvé des petits boulots : serveur dans une friterie près du Carré le soir, manutentionnaire chez Colruyt le matin. Moi, j’ai commencé à donner des cours de dessin aux enfants du foyer.
Un jour d’avril, alors que les jonquilles fleurissaient dans le parc d’Avroy, j’ai reçu une lettre manuscrite. C’était mamie Jeanne.
« Ma petite Aurélie,
Je ne dors plus depuis que tu es partie. Fabienne me dit que j’ai bien fait mais mon cœur se serre chaque soir en pensant à toi… »
Elle me suppliait de lui pardonner. Elle voulait me revoir.
J’ai hésité longtemps avant d’y aller. Maxime m’a encouragée :
— Tu dois savoir si tu peux lui pardonner… ou tourner la page pour de bon.
Je suis retournée avenue Rogier un dimanche matin pluvieux. Mamie m’a ouvert la porte en pleurant toutes les larmes de son corps.
— Pardon… Pardon ma chérie… Je me suis laissée influencer par Fabienne… J’ai eu peur de perdre ma fille aussi…
Nous sommes restées enlacées longtemps dans le couloir où tout avait commencé.
Fabienne n’était pas là ce jour-là. Plus tard j’ai appris qu’elle était partie vivre chez une amie à Namur – ou plutôt squatter un autre canapé familial.
Mamie voulait que je revienne vivre avec elle mais j’ai refusé doucement :
— J’ai appris à me débrouiller seule maintenant… Mais je viendrai te voir souvent.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe devant un banc public ou que je croise un sans-abri sous les arcades du Palais des Princes-Évêques, je repense à cette nuit-là.
Comment peut-on se reconstruire après avoir tout perdu ? Est-ce que le pardon suffit pour guérir les blessures familiales ? Je vous laisse y réfléchir…