Je n’en peux plus, maman. Pourquoi est-ce toujours moi qui dois tout supporter ?
— Tu vas encore chez ta mère ? Tu crois que j’ai pas compris ce que tu manigances ?
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la poignée de la porte du frigo, mes doigts blanchissent. Il est vingt heures, la pluie tambourine contre les vitres de notre maison à Namur. Je sens déjà la boule dans mon ventre grossir. Ma mère m’attend à Floreffe, elle a préparé des boulets à la liégeoise, mais je sais que je n’irai pas. Pas ce soir. Pas tant qu’il sera là, à surveiller chacun de mes gestes.
— Benoît, je voulais juste…
— Tais-toi ! Tu veux encore me ridiculiser devant tout le monde ? Tu crois que je ne vois pas comment tu me regardes ?
Je baisse les yeux. Dans le salon, mon fils Louis fait semblant de lire ses cours pour l’examen de français. Il a douze ans, il n’a rien demandé à personne. Je me demande s’il comprend tout ce qui se passe, ou s’il préfère faire semblant de ne rien voir. Je voudrais lui crier de partir, de fuir cette maison pleine de colère et de non-dits.
Benoît s’approche, son souffle sent la Jupiler et la colère froide. Il attrape mon bras, pas fort, mais assez pour que je sente la menace. Je retiens mes larmes. Je ne veux pas lui donner ce plaisir.
— Tu vas rester ici ce soir. On est une famille, non ?
Famille. Ce mot me fait mal. Depuis quand une famille, c’est la peur et le silence ?
Après le repas, Benoît s’enferme dans le salon avec son foot et ses chips. Louis monte dans sa chambre sans un mot. Je range la vaisselle en essayant de ne pas faire de bruit. Chaque assiette posée trop fort pourrait déclencher une tempête.
Je repense à ma mère, à ses mains usées par les années passées à l’usine à Sambreville. Elle m’a toujours dit : « On n’est pas obligé de tout accepter, ma fille. » Mais elle n’a jamais quitté mon père, même quand il rentrait ivre et cassait tout sur son passage.
Le lendemain matin, je me réveille avant tout le monde. Je regarde Louis dormir, ses cheveux en bataille sur l’oreiller. Je caresse doucement sa joue.
— Maman… tu vas bien ?
Je souris faiblement.
— Oui, mon cœur. Prépare-toi, je t’emmène à l’école aujourd’hui.
Sur le chemin vers l’école communale, il me regarde avec ses grands yeux bruns.
— Papa t’a encore crié dessus hier soir ?
Je ne sais pas quoi répondre. Je voudrais lui dire que tout ira bien, mais je n’en suis pas sûre moi-même.
— Tu sais, Louis… Parfois les adultes font des erreurs. Mais je te promets que je vais arranger les choses.
Il hoche la tête sans conviction et descend devant la grille en traînant son cartable.
Je rentre chez moi en passant par la Place d’Armes. Les terrasses sont vides sous la pluie fine. J’achète un café à emporter chez Léonidas et m’assieds sur un banc. Mon téléphone vibre : c’est un message de ma sœur, Sophie.
« Tu viens dimanche chez maman ? »
Je tape : « Je ne sais pas encore. »
Elle répond aussitôt : « Il faut que tu sortes de là, Julie. Papa était pareil et regarde où ça nous a menées… »
Je ferme les yeux. Sophie a coupé les ponts avec notre père il y a des années. Elle vit à Liège maintenant, loin du passé.
Quand je rentre à la maison, Benoît est déjà parti au boulot chez Caterpillar à Gosselies. Je respire enfin. J’ouvre l’armoire et regarde mes vêtements : une robe noire pour les enterrements, un pull tricoté par maman, des jeans usés… Rien qui donne envie de changer de vie.
Je reçois un mail du CPAS : « Votre demande d’aide sociale est en cours d’examen. » J’ai honte d’en être arrivée là, mais je n’ai plus d’argent depuis que Benoît contrôle tous les comptes.
Le soir venu, Benoît rentre plus tôt que d’habitude. Il a l’air fatigué, mais surtout énervé.
— T’as encore parlé à ta sœur ?
Je sursaute.
— Non… pourquoi ?
— Elle m’a appelé au boulot pour me dire que tu voulais partir ! Tu te fous de moi ou quoi ?
Je sens la colère monter en lui comme une vague noire.
— Je veux juste qu’on arrête de se crier dessus devant Louis…
Il explose :
— C’est toi qui provoques tout ça ! Si t’étais moins chiante…
Louis descend l’escalier en courant.
— Arrêtez ! Arrêtez !
Il pleure. Je prends mon fils dans mes bras et je sens son petit corps trembler contre moi.
Cette nuit-là, je dors mal. Je pense à partir, mais où irais-je ? Chez maman ? Elle n’a qu’une petite chambre dans son appartement social à Floreffe. Chez Sophie ? Elle a déjà trois enfants et un mari qui travaille en pauses à ArcelorMittal.
Au petit matin, je prends une décision. J’appelle le planning familial de Namur.
— Bonjour… J’aurais besoin d’aide…
La voix douce au bout du fil me rassure :
— Venez quand vous voulez, madame. On est là pour vous.
Quelques jours plus tard, j’y vais avec Louis après l’école. L’assistante sociale s’appelle Madame Delvaux. Elle a des lunettes rondes et un sourire triste.
— Vous savez que vous n’êtes pas seule ? Beaucoup de femmes vivent ce que vous vivez…
Je fonds en larmes dans son bureau minuscule décoré de dessins d’enfants.
Elle m’explique mes droits, les démarches possibles pour demander une aide au logement social, comment protéger Louis si jamais Benoît devient violent.
En sortant du planning familial, je sens un poids s’alléger sur mes épaules pour la première fois depuis des années.
Mais rien n’est simple en Belgique quand on veut partir sans rien : les listes d’attente pour un logement social sont interminables ; les allocations sont maigres ; les jugements des voisins sont lourds à porter.
Un soir d’avril, après une dispute plus violente que d’habitude — Benoît a jeté mon téléphone contre le mur — je prends enfin mon courage à deux mains.
J’attends qu’il parte travailler tôt le matin et je fais mes valises en silence avec Louis. On prend le train pour Floreffe avec deux sacs et beaucoup de peur au ventre.
Ma mère nous accueille sans poser de questions. Elle sert du café fort et sort des tartines au fromage de Herve.
— Tu as bien fait, ma fille. On va s’en sortir toutes les deux… enfin toutes les trois maintenant !
Louis dort sur un matelas par terre dans la petite chambre rose où j’ai grandi. Il sourit enfin dans son sommeil.
Benoît m’envoie des messages furieux pendant des semaines : menaces, insultes… Mais grâce au planning familial et au CPAS, j’obtiens une aide juridique et une médiation familiale est mise en place.
Ce n’est pas facile tous les jours : il y a la honte du regard des autres au supermarché Delhaize du coin ; il y a les nuits blanches à se demander si on va y arriver ; il y a les papiers à remplir pour l’administration communale ; il y a surtout cette peur tenace qu’il revienne un jour frapper à notre porte.
Mais petit à petit, on réapprend à vivre : Louis se fait des amis à l’école communale ; maman retrouve le sourire ; moi, je trouve un petit boulot comme aide-ménagère chez une dame âgée du quartier.
Un an plus tard, on obtient enfin un appartement social à Namur. C’est petit mais c’est chez nous. Louis accroche ses dessins sur le frigo ; moi j’achète une plante verte pour fêter ça.
Parfois je croise Benoît au marché du samedi matin. Il baisse les yeux ou fait semblant de ne pas me voir. J’ai encore peur parfois… mais moins qu’avant.
Aujourd’hui je me demande : combien sommes-nous en Belgique à vivre dans la peur derrière des façades bien rangées ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?