Presque parfait — mais jamais tout à fait : Une vie entre les fissures de Liège

— Tu vas encore rentrer tard, Sophie ?

La voix de maman résonne dans le couloir, tremblante, comme si chaque mot lui coûtait un peu plus d’énergie. Je serre la poignée de la porte d’entrée, hésitante. Il est 18h47, la nuit tombe déjà sur Liège, et la pluie tambourine contre les vitres de notre appartement du quartier Saint-Léonard. Je sens le regard de maman dans mon dos, lourd de reproches et d’inquiétude.

— J’ai encore du boulot au Delhaize, je te l’ai dit…

— Tu travailles trop, ma fille. Tu vas finir comme ton père.

Je me retourne brusquement. Le nom de papa claque dans l’air comme une gifle. Il y a six ans qu’il est parti, sans un mot, sans un regard en arrière. Depuis, maman ne parle plus de lui que pour me rappeler que je lui ressemble trop.

— Je ne suis pas comme lui, maman.

Elle détourne les yeux, essuie ses mains sur son tablier usé. Sur la table, la soupe refroidit à côté d’une assiette vide. Mon frère, Lucas, n’est pas rentré non plus. Depuis qu’il a quitté l’école, il traîne avec des gars du quartier. Je sais qu’il touche à des trucs pas nets. Mais comment l’aider quand moi-même je me sens au bord du gouffre ?

Je claque la porte derrière moi et descends les escaliers quatre à quatre. Dans la rue, l’odeur de frites et de pluie se mélange à celle du béton mouillé. Je croise Madame Dupuis, la voisine du rez-de-chaussée.

— Toujours pressée, Sophie ! Tu vas finir par t’envoler !

Je lui souris faiblement. Si seulement je pouvais m’envoler…

Au Delhaize, les néons blafards me donnent mal à la tête. Je range des caisses de bières Jupiler, j’écoute les clients râler sur le prix du beurre ou sur la grève des TEC qui paralyse la ville depuis trois jours. Mon chef, Monsieur Lambert, me lance un regard appuyé.

— Sophie, tu peux rester une heure de plus ?

J’hésite. Je pense à maman seule à la maison, à Lucas qui ne répond plus à mes messages. Mais j’ai besoin d’argent. Les factures s’accumulent et le chauffage menace d’être coupé.

— Oui, pas de souci.

À 22h passées, je rentre enfin chez moi. L’appartement est plongé dans le noir. J’entends des sanglots étouffés venant de la chambre de maman. Je frappe doucement.

— Maman ?

Pas de réponse. Je pousse la porte : elle est assise sur le lit, une lettre froissée dans les mains.

— C’est Lucas… Il a eu des ennuis avec la police. Ils l’ont arrêté à Seraing.

Je m’assieds à côté d’elle. Elle tremble comme une feuille.

— On va s’en sortir, maman… On va trouver une solution.

Mais au fond de moi, je n’y crois plus vraiment.

Le lendemain matin, je prends le bus pour Seraing. Le ciel est bas, gris comme le béton des HLM qui défilent derrière la vitre sale. Au commissariat, un policier moustachu me fait patienter sur une chaise en plastique qui grince à chaque mouvement.

— Lucas Delvaux ? Encore un gamin perdu…

Il me regarde avec pitié. J’ai envie de hurler que Lucas n’est pas qu’un « gamin perdu », qu’il a juste besoin qu’on l’écoute, qu’on l’aime… Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Quand Lucas sort enfin du bureau, il baisse les yeux.

— Désolée, Sophie… J’ai merdé.

Je le serre dans mes bras. Il sent l’alcool et la peur mêlés.

— On va rentrer à la maison. Maman t’attend.

Sur le chemin du retour, il me raconte tout : les petits vols pour se payer ses joints, les copains qui l’ont laissé tomber quand il s’est fait choper…

— J’ai l’impression que tout est foutu d’avance pour nous.

Je serre les dents. Moi aussi j’ai souvent cette impression. Mais je ne peux pas lui dire ça.

À la maison, maman pleure en silence en voyant Lucas franchir la porte. Elle le serre contre elle comme si elle avait peur qu’il disparaisse à nouveau.

Les jours passent. La routine reprend : boulot au Delhaize pour moi, petits boulots pour Lucas sous l’œil méfiant des voisins. Maman s’épuise à faire des ménages chez des riches à Embourg pour payer le loyer.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur Liège et que les rues sont désertes à cause du froid polaire, Lucas ne rentre pas. Maman tourne en rond dans le salon.

— Il va encore nous faire une connerie…

Je tente de la rassurer mais mon cœur bat trop vite. Je sors dans la nuit glaciale, arpente les rues du quartier à sa recherche. Je finis par le trouver près du pont Kennedy, assis sur un banc gelé avec un sac plastique à ses pieds.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Il relève la tête : ses yeux sont rouges d’avoir pleuré.

— J’en peux plus, Sophie… J’ai envie de partir loin d’ici…

Je m’assieds à côté de lui malgré le froid qui me mord les os.

— On n’a pas le droit d’abandonner Lucas. Pas après tout ce qu’on a traversé.

Il me regarde longuement puis hoche la tête.

Les mois passent. Lucas commence une formation en mécanique grâce à un éducateur qui croit encore en lui. Maman tombe malade : un cancer du sein diagnostiqué trop tard parce qu’elle n’a pas eu le temps ni l’argent pour aller chez le médecin plus tôt.

Je jongle entre mon boulot au Delhaize et les rendez-vous à l’hôpital CHU Sart-Tilman avec elle. Parfois je m’effondre dans les toilettes du supermarché, épuisée par la peur et la fatigue.

Un soir où je rentre tard, Lucas m’attend dans la cuisine avec deux bières et un sourire timide.

— Merci d’être restée debout pour nous deux…

Je fonds en larmes dans ses bras. Pour la première fois depuis longtemps, je sens que quelque chose a changé entre nous : une solidarité nouvelle est née dans cette famille cabossée.

Maman finit par s’éteindre un matin de mai alors que les lilas fleurissent sous nos fenêtres. Dans sa main froide, elle serre une photo de nous trois prise lors d’une fête foraine à Visé il y a dix ans : on y sourit tous les trois comme si rien ne pouvait nous arriver.

Après l’enterrement, Lucas et moi restons longtemps assis sur le trottoir devant l’église Saint-Pholien.

— Tu crois qu’on va y arriver sans elle ?

Je regarde le ciel bleu pâle au-dessus des toits de Liège et je me demande si quelque part là-haut quelqu’un nous regarde encore.

Aujourd’hui encore, quand je passe devant notre ancien appartement ou que je croise Madame Dupuis dans la rue, je repense à tout ce qu’on a traversé. Est-ce que c’est ça grandir en Belgique ? Tenir debout malgré tout ? Ou juste apprendre à vivre avec ses fissures ? Qu’en pensez-vous ?