L’homme qui changeait de chaussettes cinq fois par jour : Mon mariage avec Sébastien
— Tu vas encore changer de chaussettes, Sébastien ? Il est à peine midi…
Ma voix tremblait, oscillant entre la lassitude et la colère. Je savais déjà la réponse. Sébastien, debout dans le couloir de notre appartement à Jambes, les bras croisés sur son torse maigre, me lança ce regard que je connaissais trop bien : celui du reproche silencieux.
— Nicole, tu sais bien que je ne supporte pas la sensation d’humidité. Je ne comprends pas pourquoi tu fais toute une histoire de ça.
Je me suis tue. J’ai regardé ses pieds nus sur le carrelage froid, puis les chaussettes roulées en boule qu’il venait d’abandonner près du radiateur. Cinq paires déjà, et la journée n’était pas finie. J’ai senti une boule se former dans ma gorge, cette même boule qui m’étouffait chaque fois que je réalisais à quel point notre vie avait changé.
Quand j’ai rencontré Sébastien, il y a dix ans, il était tout le contraire de l’homme qu’il est devenu. Il riait fort, il improvisait des week-ends à la mer du Nord, il me surprenait avec des gaufres chaudes sur la place du Marché aux Légumes. Jamais je n’aurais imaginé que l’homme qui m’avait séduite par sa spontanéité deviendrait prisonnier de rituels absurdes.
Au début, ses manies me faisaient sourire. Il rangeait ses chaussures par couleur, alignait les pots de confiture dans le frigo, vérifiait trois fois si la porte était bien fermée. Je me disais que c’était mignon, une façon d’apprivoiser le chaos du monde. Mais après la naissance de notre fille, Chloé, tout a basculé.
Je revois encore cette nuit d’hiver où Chloé a pleuré sans s’arrêter. J’étais épuisée, Sébastien aussi. Mais au lieu de venir m’aider, il est resté debout dans la salle de bain à se laver les mains encore et encore. J’ai crié :
— Tu pourrais au moins prendre Chloé pendant que je prépare son biberon !
Il a répondu sans lever les yeux :
— Je ne peux pas, Nicole. Je sens que j’ai des microbes sur les mains.
Cette nuit-là, j’ai compris que quelque chose clochait vraiment. Mais en Belgique, on ne parle pas facilement de ce genre de problèmes. Ma mère m’a dit :
— Tu sais, les hommes sont comme ça parfois. Il faut être patiente.
Mais moi, je n’en pouvais plus d’être patiente.
Les années ont passé et l’obsession de Sébastien s’est aggravée. Il changeait de chaussettes cinq fois par jour, parfois plus. Il refusait que Chloé joue dans le jardin si l’herbe était mouillée. Il désinfectait les poignées de porte avec un zèle maniaque. Nos amis ont commencé à se faire rares ; ils n’osaient plus venir à la maison depuis qu’il avait imposé des règles absurdes : chaussures interdites dans l’entrée, lavage des mains obligatoire toutes les heures.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres et que Chloé faisait ses devoirs dans sa chambre, j’ai craqué.
— Sébastien, tu te rends compte que tu nous étouffes ? Chloé a peur de te demander quoi que ce soit ! Moi-même, je ne sais plus comment t’approcher…
Il a haussé les épaules, comme si tout cela n’était qu’un détail.
— Je fais ça pour notre bien. Tu ne comprends pas ?
— Non, Sébastien ! Ce n’est pas normal de vivre comme ça !
Il s’est levé brusquement et a claqué la porte de la salle de bain derrière lui. J’ai entendu l’eau couler longtemps. Je me suis effondrée sur le canapé, les larmes coulant sur mes joues.
Le lendemain matin, Chloé est venue me voir avant d’aller à l’école.
— Maman… Est-ce que papa va redevenir comme avant ?
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai serré ma fille contre moi en murmurant :
— Je ne sais pas, ma chérie… Je ne sais pas.
J’ai essayé d’en parler à ma belle-mère, Monique. Elle m’a regardée avec ce mélange de pitié et d’agacement typique des vieilles dames namuroises.
— Tu sais bien que Sébastien a toujours été sensible… Il faut lui laisser du temps.
Mais combien de temps ? Combien de lessives supplémentaires ? Combien de disputes silencieuses autour d’un repas froid parce qu’il fallait encore désinfecter la table ?
Un jour, j’ai proposé qu’on consulte un psychologue familial à Namur. Sébastien a refusé net.
— Je ne suis pas fou ! Ce sont les autres qui sont sales !
J’ai insisté. Il a fini par accepter une seule séance, pour me faire plaisir. Le psy s’appelait Monsieur Delvaux, un homme doux à la barbe poivre et sel.
— Sébastien, lui a-t-il dit calmement, vous sentez-vous en sécurité chez vous ?
Sébastien a hésité avant d’avouer :
— Non… J’ai toujours peur qu’on tombe malade à cause d’un détail idiot… Une chaussette mouillée, une poignée sale…
Je l’ai regardé avec tristesse. Derrière ses obsessions se cachait une angoisse profonde que je n’avais jamais comprise.
Mais après cette séance unique, Sébastien a refusé d’y retourner. Il s’est replié sur lui-même encore plus qu’avant.
Les mois ont passé. Chloé grandissait trop vite à mon goût ; elle évitait son père, passait ses week-ends chez ses copines ou chez mes parents à Ciney. Moi, je me sentais seule dans notre appartement devenu trop grand pour deux adultes qui ne se parlaient plus vraiment.
Un soir de décembre, alors que la ville s’illuminait pour Noël et que tout le monde semblait heureux sauf nous, j’ai pris une décision difficile.
— Sébastien… Je crois qu’il faut qu’on fasse une pause. Pour Chloé… Pour moi… Pour toi aussi peut-être.
Il n’a rien dit pendant un long moment. Puis il a murmuré :
— Si c’est ce que tu veux…
J’ai emmené Chloé chez mes parents pour quelques semaines. Loin des lessives incessantes et des règles absurdes, elle a retrouvé le sourire. Moi aussi.
Mais chaque soir, en fermant les yeux dans ma vieille chambre d’adolescente à Ciney, je repensais à Sébastien seul dans notre appartement silencieux. Je me demandais s’il réalisait ce qu’il avait perdu ou s’il était simplement soulagé d’avoir moins de microbes à gérer.
Quelques mois plus tard, nous avons officialisé notre séparation devant le juge de paix à Namur. Sébastien n’a pas versé une larme ; il semblait ailleurs, déjà absorbé par ses nouveaux rituels dans un studio minuscule du quartier Saint-Servais.
Aujourd’hui encore, quand je croise des couples heureux sur la place d’Armes ou au marché du samedi matin, je me demande si l’amour peut vraiment survivre à tout… Ou si parfois, il faut accepter que certaines batailles sont perdues d’avance.
Est-ce que j’aurais pu faire plus pour sauver notre famille ? Ou bien était-il déjà trop tard dès le moment où il a commencé à changer de chaussettes cinq fois par jour ? Qu’en pensez-vous ?