Des larmes entre les pages : L’histoire de Claire et le rêve de livres pour l’hôpital d’enfants de Liège
— Maman, tu crois que les autres enfants à l’hôpital aussi, ils ont peur la nuit ?
La voix de Louis tremblait, à peine audible sous les draps blancs de la chambre 312 du CHU de Liège. Je me suis penchée vers lui, tentant de cacher mes larmes derrière un sourire rassurant. Mais comment mentir à son propre enfant quand on sent la mort rôder, tapie dans chaque silence ?
— Je pense qu’ils sont courageux, comme toi, mon cœur.
Il a esquissé un sourire fatigué, ses yeux bruns brillants d’une intelligence qui me dépassait. Louis n’avait que neuf ans, mais il portait déjà le poids d’une vie entière sur ses épaules maigres. Depuis six mois, notre existence s’était réduite à des couloirs d’hôpital, des odeurs d’antiseptique et des mots que je n’aurais jamais voulu apprendre : chimiothérapie, aplasie, greffe.
Mon mari, Benoît, n’était plus que l’ombre de lui-même. Il passait ses journées à l’usine d’embouteillage à Seraing, rentrait tard, s’asseyait en silence devant la télé sans jamais vraiment regarder. Parfois, il s’énervait pour un rien. Un soir, il a jeté une assiette contre le mur parce que le gratin était trop cuit. J’ai ramassé les morceaux sans rien dire. On ne savait plus comment s’aimer dans la douleur.
Ma mère, Monique, venait chaque mercredi avec ses tartes au sucre et ses conseils non sollicités :
— Tu devrais prier un peu plus, Claire. Ou demander à la Vierge de Banneux.
Je hochais la tête, lasse. La foi ne me parlait plus depuis que j’avais vu Louis vomir tout ce qu’il avait mangé pendant trois jours.
Un matin de février, alors que la neige s’accumulait sur les toits gris de Liège, Louis m’a tendu un carnet à spirale.
— J’ai fait une liste…
Sur la première page, il avait écrit en lettres tremblantes : « Livres pour les enfants malades ». Il voulait qu’on collecte 15 000 livres pour les enfants hospitalisés partout en Wallonie. Quinze mille ! J’ai ri nerveusement.
— C’est énorme, mon chéri…
— Mais si on commence petit ? Toi et moi…
Je n’ai pas eu le cœur de lui dire non. Ce rêve est devenu notre dernier projet commun. J’ai créé une page Facebook : « Un livre pour un sourire ». J’ai contacté les écoles du quartier d’Outremeuse, les bibliothèques communales, même la librairie Pax du centre-ville.
Au début, seuls quelques voisins ont déposé des albums usés dans une boîte en carton devant notre porte. Puis une institutrice de Grâce-Hollogne a partagé notre histoire sur VivaCité. Les messages ont afflué :
— Bonjour Claire, j’ai 20 livres jeunesse à donner !
— Ma fille a grandi, on peut vous apporter ses BD ?
Louis suivait tout depuis son lit d’hôpital. Il dessinait des étiquettes colorées pour chaque livre reçu. Mais son état empirait. Les médecins parlaient à voix basse dans le couloir. Un jour, j’ai surpris Benoît en train de pleurer dans la cage d’escalier.
— Je ne veux pas qu’il parte…
— Moi non plus…
On s’est enlacés maladroitement, comme deux étrangers réunis par la même tempête.
En mars, Louis a dû être placé en isolement total. Je ne pouvais plus le toucher sans enfiler une blouse stérile et un masque. Il avait peur la nuit ; il m’appelait en chuchotant :
— Maman… tu restes ?
Je restais jusqu’à ce que le soleil se lève sur les collines enneigées de Cointe.
Le 12 avril, Louis est parti dans son sommeil. Je me souviens du silence après sa dernière respiration — un silence si lourd qu’il m’a coupé le souffle. Benoît a hurlé ; moi je suis restée figée, incapable de pleurer.
Les jours suivants sont flous. Les funérailles à l’église Saint-Pholien, les condoléances maladroites (« Il est mieux là où il est »), les regards fuyants des voisins au Carrefour Market.
Mais il y avait cette boîte à livres devant notre porte qui débordait désormais sur le trottoir. Des cartons entiers arrivaient par la poste : des albums en néerlandais de Gand, des contes wallons envoyés par une grand-mère de Namur, des BD signées par des auteurs locaux.
Un soir d’orage, alors que je triais les livres dans le salon envahi de cartons, Benoît est entré sans un mot et s’est assis à côté de moi. Il a pris un livre au hasard — « Le Petit Nicolas » — et l’a feuilleté longuement.
— Tu crois qu’on va y arriver ?
— Je ne sais pas… Mais on doit essayer.
Petit à petit, la collecte est devenue notre façon de survivre au chagrin. Ma mère a mobilisé sa paroisse ; mon frère François a organisé une brocante solidaire à Flémalle ; même le bourgmestre de Liège nous a reçus pour une interview dans La Meuse.
Certains jours étaient plus sombres que d’autres. Parfois je hurlais sur Benoît parce qu’il avait oublié d’aller chercher un colis à la poste ; parfois il claquait la porte parce qu’il ne supportait plus de voir la chambre vide de Louis. Mais chaque livre reçu était comme une petite victoire contre l’oubli.
En septembre, nous avions dépassé les 10 000 livres. Les médias locaux parlaient du « rêve de Louis ». Des écoles organisaient des collectes ; des enfants venaient déposer eux-mêmes leurs histoires préférées devant chez nous.
Un matin d’automne, alors que je rangeais des albums dans le coffre de ma vieille Clio pour les livrer à l’hôpital d’enfants du CHU, une petite fille m’a tendu un dessin :
— C’est pour Louis… Pour qu’il vole avec les livres.
J’ai fondu en larmes devant elle et sa maman. Pour la première fois depuis des mois, j’ai senti autre chose que la douleur : une chaleur douce, comme un rayon de soleil sur la Meuse après la pluie.
Le jour où nous avons atteint les 15 000 livres — c’était un samedi gris d’octobre — toute ma famille était là. Même Benoît souriait timidement en portant les cartons dans le hall de l’hôpital. Les infirmières ont applaudi ; certains enfants hospitalisés sont venus choisir leur premier livre avec des yeux émerveillés.
Ce soir-là, assise seule dans la chambre vide de Louis, j’ai ouvert son carnet à spirale et relu sa liste. J’ai pleuré longtemps — mais ce n’était plus seulement du chagrin : c’était aussi de la gratitude pour tout ce que mon fils m’avait appris sur l’amour et la solidarité.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment transformer la douleur en lumière ? Est-ce que nos rêves survivent à ceux qui partent ? Peut-être que oui… si on continue à raconter leurs histoires.