J’aurais voulu une fille, mais Dieu m’a donné un fils. Et j’ai pleuré à son mariage…
— Tu ne vas pas pleurer, maman ?
La voix de Nicolas résonne à peine dans le brouhaha de la salle communale de Namur. Je détourne la tête, essuyant rapidement une larme qui glisse sur ma joue. Personne ne doit voir ça, surtout pas lui. Il sourit, maladroit, dans son costume bleu marine qui lui donne l’air d’un homme — mon petit garçon devenu adulte. Je force un sourire, mais mon cœur se serre.
Depuis des années, je me prépare à ce jour. J’aurais voulu une fille. Une petite fille à coiffer, à habiller, à emmener au marché de Noël de Liège ou à la brocante du dimanche matin à Jambes. Une complice pour parler de tout, pour partager mes secrets de femme, pour rire des hommes et pleurer devant les films romantiques. Mais Dieu — ou le hasard — m’a donné un fils. Nicolas. Un garçon doux, réservé, qui préférait les livres aux ballons de foot, qui passait des heures enfermé dans sa chambre à dessiner des mondes imaginaires. Je l’aimais, bien sûr. Mais je n’ai jamais su comment l’aimer comme il en avait besoin.
— Maman, viens danser !
C’est Marie, ma sœur, qui me tire de mes pensées. Elle a toujours été l’extravertie de la famille. Elle rit fort, elle embrasse tout le monde, elle n’a jamais eu peur de dire ce qu’elle pense. Moi, je suis plus discrète. Je préfère observer les gens que d’être au centre de l’attention. Je secoue la tête.
— Non, vas-y sans moi…
Elle me regarde avec ce regard qui dit « je sais ce que tu ressens », mais elle n’insiste pas. Elle file rejoindre les autres sur la piste de danse où la musique wallonne se mêle aux tubes français.
Je reste seule dans mon coin, observant Nicolas et Kinga — sa femme désormais — ouvrir le bal. Kinga est polonaise, arrivée en Belgique il y a cinq ans pour travailler dans une maison de repos à Seraing. Elle est belle, souriante, pleine d’énergie. Je l’aime bien, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de jalousie : c’est elle qui partage maintenant la vie de mon fils.
Je repense à toutes ces années où j’ai essayé d’être une bonne mère. Après la mort de mon mari, Luc — un accident stupide sur la E411 un soir de pluie — j’ai élevé Nicolas seule. J’ai travaillé dur comme infirmière à l’hôpital Sainte-Elisabeth pour qu’il ne manque de rien. Mais j’étais souvent fatiguée, irritable. Je n’avais pas la patience pour ses rêves d’artiste.
— Tu devrais faire des études sérieuses, Nicolas !
Combien de fois ai-je répété cette phrase ? Il voulait faire l’Académie des Beaux-Arts à Bruxelles. J’ai insisté pour qu’il fasse droit à l’UNamur. Il a cédé, par amour ou par lassitude ? Je ne sais pas.
Un jour, il m’a lancé :
— Tu ne m’écoutes jamais, maman ! Tu veux que je sois quelqu’un d’autre…
J’ai claqué la porte ce soir-là. J’étais blessée. Mais aujourd’hui, en le voyant danser avec Kinga, je me demande si j’ai eu raison.
La soirée avance. Les invités rient fort autour des tables décorées avec des bouquets de pivoines et des petits drapeaux belges et polonais entremêlés. Les cousins racontent des blagues en wallon ; ma belle-sœur Josiane se plaint du prix du mazout ; mon frère Paul refait le monde en critiquant le gouvernement fédéral.
Je me sens étrangère au milieu d’eux. Comme si ma vie était passée sans que je m’en rende compte.
Soudain, Kinga s’approche de moi avec un grand sourire.
— Françoise, vous venez prendre une photo avec nous ?
Je me lève maladroitement et me joins au groupe. Le photographe nous place tous ensemble : Nicolas au centre, Kinga à son bras, moi à côté d’eux. Je sens la main de mon fils sur mon épaule.
— Merci d’être là, maman…
Il murmure ces mots si bas que je suis la seule à les entendre.
Après la photo, je retourne m’asseoir. Mon regard se perd dans les souvenirs : les Noëls passés à attendre que Luc rentre du travail ; les anniversaires où Nicolas soufflait ses bougies en silence ; les disputes sur ses choix d’études ; les silences pesants du soir quand chacun restait dans sa bulle.
Je me souviens aussi du jour où il m’a annoncé qu’il partait vivre avec Kinga à Liège.
— Tu vas me laisser toute seule ?
Il avait baissé les yeux.
— Maman… J’ai besoin de vivre ma vie.
J’avais pleuré toute la nuit ce soir-là.
Le repas touche à sa fin. On sert le café liégeois et les tartes au sucre typiques de chez nous. Les invités commencent à partir par petits groupes. Nicolas vient s’asseoir près de moi.
— Ça va ?
Je hoche la tête sans répondre.
— Tu sais… Je t’ai toujours admirée pour ton courage après papa…
Je sens ma gorge se nouer.
— J’aurais voulu être plus présente pour toi…
Il pose sa main sur la mienne.
— Tu as fait ce que tu as pu. Je t’aime comme tu es.
Je fonds en larmes cette fois-ci, incapable de retenir tout ce que j’ai gardé en moi depuis tant d’années.
— Excuse-moi… Je voulais tellement une fille…
Il sourit tristement.
— Mais tu as eu un fils qui t’aime…
On reste là quelques minutes sans parler, main dans la main.
Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde est parti et que la salle est vide, je ramasse les derniers verres avec Kinga.
— Vous savez, Françoise… J’aurais aimé avoir une mère comme vous. Ma maman est restée en Pologne et elle me manque tous les jours…
Je la regarde autrement pour la première fois : elle aussi porte ses blessures et ses regrets.
En rentrant chez moi ce soir-là sous la pluie fine typique du printemps wallon, je repense à tout ce que j’ai perdu en courant après un rêve qui n’était pas le mien. J’ai eu un fils — pas une fille — mais c’est lui qui m’a appris ce qu’est l’amour véritable : celui qui accepte l’autre tel qu’il est.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans accepter qu’il soit différent de nos rêves ? Et vous… avez-vous déjà regretté ce que la vie vous a donné ?