Je n’en peux plus : une nuit à Liège

— Non, mais vous vous foutez de moi ou quoi ?! hurlais-je, le poing serré contre le radiateur brûlant. Il était une heure du matin, et l’appartement tremblait sous les basses d’un énième concert improvisé chez les Van Damme, juste au-dessus. Je sentais la colère me monter à la gorge, brûlante, acide.

— Maman, s’il te plaît… soupira ma fille, Chloé, sans lever les yeux de son téléphone. Tu vas encore te faire du mal. Demain, tu leur parleras.

— Mais combien de fois faut-il parler pour qu’on m’écoute dans cet immeuble ?! Ça fait un mois que je supporte ces… ces sauvages !

Je tournais en rond dans le salon exigu de notre appartement à Outremeuse, cherchant mes mots, cherchant mon souffle. Les murs, tapissés de photos jaunies — mon mari Lucien, disparu trop tôt ; Chloé bébé dans mes bras ; les Noëls d’antan — semblaient me regarder avec pitié.

Chloé haussa les épaules, ses écouteurs vissés aux oreilles. Je savais qu’elle discutait avec son copain, ce garçon flamand qu’elle avait rencontré à l’ULiège. Je ne l’aimais pas. Trop froid, trop distant. Mais qui étais-je pour juger ?

Je me suis approchée de la fenêtre. Dehors, la Meuse brillait sous les lampadaires. Quelques jeunes titubaient sur le trottoir, riant fort, une canette à la main. J’ai pensé à mon père, ouvrier chez Cockerill-Sambre, qui me répétait : « Ici, on respecte le sommeil des autres, Mireille. »

Mais ce respect s’était perdu quelque part entre la fermeture des usines et l’arrivée des nouveaux voisins.

— Tu sais quoi ? J’y vais !

J’ai attrapé mon peignoir et suis sortie sur le palier. L’odeur de friture et de bière montait de l’escalier. J’ai frappé à la porte des Van Damme. Personne n’a répondu. La musique était si forte que je sentais les vibrations sous mes pieds.

— Hé ! On dort ici ! ai-je crié en cognant plus fort.

La porte s’est ouverte brusquement. Kevin Van Damme, vingt ans à peine, m’a regardée avec un sourire narquois.

— Oh madame Dufour ! Vous venez danser avec nous ?

Derrière lui, une dizaine de jeunes riaient, une bouteille de peket à la main.

— Il est une heure du matin ! Vous croyez que c’est normal ? Il y a des gens qui travaillent demain !

Kevin a haussé les épaules.

— On fête la fin des exams… C’est pas tous les jours !

J’ai senti mes mains trembler. J’aurais voulu hurler, pleurer, tout casser. Mais j’ai simplement refermé la porte derrière moi et suis rentrée chez moi.

Chloé m’attendait dans le couloir.

— Alors ?

— Rien. Ils s’en fichent.

Elle a posé sa main sur mon épaule.

— Viens dormir, maman. Ça sert à rien de t’énerver.

Mais comment dormir quand tout s’effondre autour de vous ?

Je me suis allongée sur le canapé, incapable de fermer l’œil. Les souvenirs défilaient : Lucien rentrant du travail, les rires dans la cuisine, les disputes pour des broutilles… Aujourd’hui il ne restait que le silence — ou plutôt ce vacarme qui me rappelait à quel point j’étais seule.

Vers trois heures du matin, j’ai entendu la porte claquer. Chloé était partie rejoindre son copain. Je n’avais même pas eu la force de lui dire au revoir.

Le lendemain matin, j’ai trouvé un mot sur la table : « Je dors chez Pieter. Ne t’inquiète pas. »

Ne t’inquiète pas… Facile à dire.

J’ai passé la journée à errer dans l’appartement vide. J’ai appelé mon frère, Jean-Pierre, qui vit à Namur.

— Tu devrais venir passer quelques jours ici, Mireille. Ça te changerait les idées.

Mais je savais que ce n’était pas la solution. Fuir n’avait jamais rien résolu.

Le soir venu, j’ai croisé Madame Leroy sur le palier.

— Vous aussi vous n’en pouvez plus ? m’a-t-elle demandé d’une voix lasse.

J’ai hoché la tête. Nous avons parlé longtemps : de nos enfants qui partent, des voisins qui changent tous les six mois, du quartier qui se transforme…

— Avant, on se connaissait tous ici. Maintenant…

Elle n’a pas fini sa phrase. Nous savions toutes les deux ce qu’elle voulait dire.

La nuit suivante fut pire encore. Cette fois-ci, ce n’était pas la musique mais une dispute violente chez les Van Damme. Cris, bruits de verre cassé… J’ai hésité à appeler la police mais je n’en ai pas eu le courage.

Au petit matin, Chloé est rentrée. Les yeux rouges, elle s’est effondrée sur le canapé.

— Pieter m’a quittée… Il dit que je suis trop attachée à toi…

Je l’ai prise dans mes bras. Pour la première fois depuis longtemps, nous avons pleuré ensemble.

— Je suis désolée maman… Je voulais partir mais je crois que j’ai peur d’être seule aussi.

J’ai caressé ses cheveux comme quand elle était petite.

— On va s’en sortir toutes les deux… Mais il faut qu’on change quelque chose.

Ce soir-là, nous avons décidé d’aller voir le syndic ensemble. Nous avons rédigé une lettre signée par plusieurs voisins excédés. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai senti une lueur d’espoir.

Mais au fond de moi, une question me rongeait : est-ce vraiment le bruit des autres qui me dérange ou le silence qui s’est installé dans ma propre vie ?

Et vous… Qu’est-ce qui vous empêche vraiment de dormir la nuit ?