Je ne suis pas qu’une maman – chronique d’une perte de soi et d’une lutte pour la dignité

— Tu pourrais au moins débarrasser la table, murmure Benoît sans lever les yeux de son téléphone.

Je serre la mâchoire. J’ai allaité, changé trois couches, préparé le repas, et maintenant il me reproche de ne pas avoir rangé ? Je regarde mon fils, Louis, qui s’agite dans son transat, ses petits poings serrés. Il a trois mois. Trois mois que je ne dors plus vraiment, que mon corps me fait mal partout, que je ne me reconnais plus dans le miroir.

— Je vais le faire, dis-je d’une voix blanche. Mais tu pourrais m’aider un peu…

Benoît soupire, se lève brusquement et quitte la cuisine. J’entends la porte du salon claquer. Je reste là, seule avec la vaisselle sale et le silence lourd de notre appartement à Namur. Dehors, la pluie tambourine contre les vitres. Je me sens comme une étrangère dans ma propre vie.

Avant Louis, j’étais institutrice maternelle. J’adorais mon métier, les rires des enfants, les bricolages colorés, les discussions à la pause-café avec mes collègues. J’avais des projets : reprendre des études, voyager en Écosse avec Benoît, peut-être même écrire un livre un jour. Mais tout ça s’est arrêté net le jour où j’ai vu les deux barres sur le test de grossesse.

Au début, j’étais heureuse. On l’était tous les deux. Benoît m’a serrée dans ses bras en riant :

— On va être parents ! Tu te rends compte ?

Mais très vite, la fatigue est arrivée. Les nausées, les insomnies, les angoisses. Ma mère m’a dit :

— C’est normal, ma fille. Toutes les femmes passent par là.

Mais je n’étais pas toutes les femmes. Je n’étais même plus moi.

Après l’accouchement, tout s’est accéléré. Les visites à la maternité – sa mère qui critiquait tout :

— Tu devrais lui donner le sein plus souvent… Il a l’air maigre…

Les nuits blanches, les pleurs de Louis qui me vrillaient la tête. Benoît a repris le travail après deux semaines et il a disparu dans ses horaires de bureau et ses sorties avec ses collègues. Moi, je suis restée seule avec le bébé et mes pensées noires.

Un soir de novembre, alors que Louis hurlait depuis une heure et que je n’arrivais pas à le calmer, j’ai fondu en larmes sur le carrelage froid de la salle de bain. J’ai eu peur de moi-même. Peur de ce que je pourrais faire si ça ne s’arrêtait pas. J’ai appelé ma meilleure amie, Sophie.

— Je n’en peux plus… Je crois que je deviens folle.

Elle a pris sa voiture depuis Liège pour venir dormir chez moi. Elle a bercé Louis pendant que je dormais enfin quelques heures. Le lendemain matin, elle m’a regardée droit dans les yeux :

— Tu dois demander de l’aide, Julie. Ce n’est pas normal d’être aussi seule.

Mais à qui demander ? Ma mère était débordée avec mon père malade. Mes beaux-parents jugeaient tout ce que je faisais. Benoît…

Un soir où je tentais une énième discussion avec lui :

— J’ai besoin que tu sois plus présent… Je me sens abandonnée.

Il a haussé les épaules :

— Moi aussi je suis fatigué ! Tu crois que c’est facile pour moi ?

J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai baissé la tête et j’ai rangé les jouets éparpillés sur le tapis.

Les semaines ont passé. Je me suis perdue dans une routine sans fin : tétées, lessives, promenades au parc Duden où je croisais d’autres mamans qui semblaient si épanouies. Moi, je portais des cernes jusqu’aux joues et je n’avais plus touché à un livre depuis des mois.

Un jour, en allant chercher du pain à la boulangerie du coin, la vendeuse – une dame âgée qui me connaissait depuis l’enfance – m’a dit :

— Tu as l’air fatiguée, Julie… Prends soin de toi.

J’ai failli pleurer devant elle. Personne ne me demandait jamais comment j’allais vraiment.

J’ai commencé à écrire dans un carnet le soir, quand Louis dormait enfin. J’y ai mis toute ma colère, ma tristesse, mes rêves envolés. J’ai écrit : « Je ne suis pas qu’une maman. J’existe encore quelque part sous cette fatigue et ces couches sales. »

Un matin de décembre, alors que Benoît était déjà parti travailler sans un mot et que Louis dormait encore, j’ai pris une décision folle : j’ai appelé la crèche communale pour demander une place à mi-temps.

— Vous êtes sûre ? m’a demandé la directrice au téléphone. Il est encore petit…

— Oui, j’en ai besoin… Pour lui comme pour moi.

Quand j’ai annoncé la nouvelle à Benoît le soir-même, il a explosé :

— Tu veux déjà l’abandonner ? Tu n’es même pas capable de t’occuper de ton propre fils ?

J’ai senti une rage sourde monter en moi.

— Non ! J’ai besoin de souffler ! J’ai besoin d’être autre chose qu’une machine à biberons !

Il a claqué la porte et est parti boire une bière au café du coin avec ses amis.

Cette nuit-là, j’ai pleuré longtemps dans le lit vide à côté de Louis qui dormait paisiblement. Mais au fond de moi, une petite flamme s’est rallumée.

Les semaines suivantes ont été difficiles. Les remarques des voisins – « Déjà à la crèche ? » –, les jugements silencieux des autres mamans au parc… Mais petit à petit, j’ai recommencé à respirer. J’ai repris contact avec mes collègues pour envisager un retour progressif au travail. J’ai recommencé à lire quelques pages chaque soir.

Un dimanche matin, alors que Benoît traînait devant la télé et que Louis jouait sur son tapis d’éveil, j’ai pris mon courage à deux mains :

— Il faut qu’on parle.

Il a levé les yeux vers moi, surpris par mon ton ferme.

— Je ne peux plus continuer comme ça. Si tu refuses de m’aider ou de comprendre ce que je vis… alors il faudra qu’on envisage autre chose.

Il a blêmi. Pour la première fois depuis des mois, il m’a vraiment regardée.

— Tu veux dire… nous séparer ?

J’ai haussé les épaules en retenant mes larmes.

— Je veux juste qu’on soit une équipe… Pas deux étrangers sous le même toit.

Ce jour-là a marqué un tournant. Benoît a accepté d’aller voir un conseiller conjugal avec moi au planning familial du quartier Léopold. Ce n’était pas facile – il y a eu des cris, des silences glacés – mais peu à peu on a réappris à se parler.

Louis a grandi. J’ai repris mon travail à mi-temps dans une école maternelle du centre-ville. J’ai retrouvé mes collègues, mes élèves bruyants et attachants. Le soir, je rentrais fatiguée mais fière d’avoir retrouvé une part de moi-même.

Il y a encore des jours où je doute. Où je me demande si je suis une bonne mère ou une femme égoïste parce que j’ose vouloir autre chose que des couches et des purées maison.

Mais aujourd’hui, en regardant Louis jouer dans le jardin public sous le ciel gris de Namur et Benoît qui lui apprend à faire du vélo sans petites roues… je me dis que j’ai eu raison de me battre pour ne pas disparaître.

Est-ce qu’on peut vraiment être soi-même quand on devient mère ? Ou bien faut-il toujours choisir entre s’oublier ou culpabiliser ? Et vous… avez-vous déjà eu peur de vous perdre dans un rôle imposé par les autres ?