Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous de nouveau ensemble ?
— Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous de nouveau ensemble ?
Ma voix tremblait, à peine plus forte qu’un souffle. Vincent leva les yeux de son téléphone, assis de l’autre côté de la table en formica de la cuisine de ma mère. Il y avait cette odeur familière de café réchauffé et de pain grillé, mais l’air était chargé d’une tension électrique. Ma mère, Françoise, faisait semblant de ranger les tasses, mais je savais qu’elle écoutait chaque mot.
— Tu sais bien que ce n’est pas si simple, Julie, répondit-il en soupirant. On ne peut pas juste faire comme si rien ne s’était passé.
Je sentais mes mains devenir moites. J’avais envie de hurler, de tout casser, mais je restais là, figée, à attendre une réponse qui ne viendrait jamais vraiment. Depuis trois semaines, Vincent et moi avions recommencé à nous voir en cachette, comme deux adolescents. Mais rien n’était pareil. Il y avait entre nous ce mur invisible fait de reproches et de souvenirs douloureux.
Ma mère brisa le silence en posant bruyamment une assiette sur la table.
— Vous allez continuer longtemps comme ça ? On dirait deux étrangers qui se croisent dans le bus !
Je lançai un regard noir à ma mère. Elle n’avait jamais aimé Vincent. Pour elle, il était le symbole de tous mes échecs : mon divorce raté, mon boulot précaire à la librairie du centre-ville, mes rêves d’évasion toujours repoussés.
Vincent se leva brusquement.
— Je vais fumer une clope dehors.
La porte claqua derrière lui. Je restai seule avec ma mère et le bruit du frigo qui ronronnait.
— Julie, tu ne vas pas recommencer avec lui ? Tu sais très bien comment ça finit à chaque fois.
Je sentais les larmes monter. J’avais trente-quatre ans et j’étais revenue vivre chez ma mère après la séparation. J’avais l’impression d’être revenue à mes dix-sept ans, quand je rêvais de partir à Bruxelles ou même à Paris, loin des petites rues grises de Liège.
— Laisse-moi tranquille, maman. Tu ne comprends rien.
Elle haussa les épaules et sortit du salon. Je restai là, seule avec mes pensées. Pourquoi revenais-je toujours vers Vincent ? Était-ce l’habitude, la peur d’être seule, ou ce fichu espoir qu’un jour il changerait ?
Le lendemain matin, je retrouvai mon amie Sophie au café Le Voltaire. Elle portait son éternelle écharpe jaune et commandait toujours un cappuccino avec double crème.
— Alors, raconte-moi tout ! Tu l’as revu ?
Je hochai la tête en fixant la mousse de mon café.
— Oui… Mais c’est compliqué. Ma mère me fait la gueule et Vincent ne sait pas ce qu’il veut.
Sophie éclata de rire.
— Les hommes ne savent jamais ce qu’ils veulent ! Mais toi, Julie, tu veux quoi ?
Je restai sans voix. Qu’est-ce que je voulais vraiment ? Une vie simple ? De l’amour ? Ou juste arrêter d’avoir mal ?
Sophie posa sa main sur la mienne.
— Tu devrais partir un peu. Prendre l’air. Viens chez moi à Namur ce week-end ! On ira marcher au bord de la Meuse et tu oublieras ce crétin.
Je souris faiblement. Partir… Oui, mais pour aller où ?
Le soir même, Vincent m’envoya un message : « On peut se voir ? »
Mon cœur fit un bond. Je savais que je devrais dire non. Mais je pris mon manteau et sortis dans la nuit froide de février. Les rues étaient désertes, les lampadaires projetaient des ombres étranges sur les pavés mouillés.
Vincent m’attendait devant le cinéma Sauvenière. Il avait l’air fatigué, plus vieux que dans mes souvenirs.
— Tu veux marcher un peu ? proposa-t-il.
On longea la Meuse en silence. Parfois nos mains se frôlaient, mais aucun de nous n’osait faire le premier pas.
— Tu te souviens de notre premier rendez-vous ici ? demanda-t-il soudain.
Je souris malgré moi.
— Bien sûr… Tu avais renversé ton coca sur mon pull blanc.
Il rit doucement. Ce rire me manquait tellement…
On s’arrêta sur un banc. Il me regarda droit dans les yeux.
— Julie… Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir. Je n’ai jamais su comment t’aimer correctement.
Je sentis une boule dans ma gorge.
— Moi non plus… Je crois qu’on s’est toujours ratés, toi et moi.
Il prit ma main dans la sienne. J’aurais voulu que le temps s’arrête là, juste un instant.
Mais soudain son téléphone vibra. Il le consulta rapidement et pâlit.
— C’est mon père… Il est à l’hôpital. Je dois y aller.
Il se leva précipitamment et disparut dans la nuit. Je restai seule sur le banc glacé, le cœur en miettes.
Les jours suivants furent un tourbillon d’émotions contradictoires. Ma mère me reprochait mon indécision ; Sophie m’envoyait des messages pleins d’optimisme ; Vincent était aux abonnés absents. Je travaillais machinalement à la librairie, rangeant des livres que personne n’achetait vraiment.
Un soir, alors que je rentrais chez moi sous la pluie battante, j’aperçus Vincent devant ma porte. Il avait les yeux rouges et portait la vieille veste en cuir que j’adorais.
— Mon père est mort hier soir…
Je le pris dans mes bras sans réfléchir. Il sanglotait comme un enfant perdu. Ce soir-là, nous avons dormi ensemble pour la première fois depuis des mois. Dans ses bras, j’ai cru retrouver un peu de paix.
Mais le lendemain matin, tout était redevenu compliqué. Sa mère refusait que je vienne à l’enterrement ; ma propre mère me traitait d’égoïste ; Sophie me suppliait de penser à moi d’abord.
Les semaines passèrent dans une brume épaisse faite de non-dits et de regrets. Vincent sombrait dans le silence ; moi dans l’angoisse. Un soir d’avril, il m’annonça qu’il partait travailler à Anvers pour « changer d’air ».
— Et nous alors ? demandai-je d’une voix blanche.
Il haussa les épaules.
— Je ne sais pas… Peut-être qu’on n’est pas faits pour être ensemble finalement.
Il partit sans se retourner. J’eus l’impression qu’on m’arrachait le cœur une deuxième fois.
Aujourd’hui encore, des mois plus tard, je repense à cette question : est-ce qu’on peut vraiment recommencer avec quelqu’un qu’on a tant aimé et tant blessé ? Ou est-ce qu’on se condamne à répéter les mêmes erreurs ?
Et vous… Est-ce que vous croyez aux secondes chances ?