L’amour interdit d’Aurélie : entre Liège et Namur, une vie bouleversée
— Aurélie, tu rentres encore à cette heure-là ?
La voix de ma mère, Monique, résonne dans le couloir sombre. Je referme doucement la porte d’entrée, mes chaussures à la main pour ne pas réveiller mon petit frère, Simon. Mais c’est trop tard. Elle est là, debout dans le salon, les bras croisés, son visage pâle éclairé par la lumière blafarde du lampadaire de la rue.
— Il est presque minuit, tu te rends compte ?
Je baisse les yeux, le cœur battant. J’ai dix-neuf ans, mais devant elle, je redeviens une enfant prise en faute. Je sens déjà la colère monter en moi, cette colère sourde qui m’étouffe depuis des mois.
— J’étais chez Julie, maman. On a révisé pour les examens.
Elle soupire, lasse. Je vois ses mains trembler légèrement. Depuis que papa est parti avec une autre femme à Namur, elle n’est plus la même. Elle s’accroche à moi comme à une bouée, et moi… moi j’étouffe.
— Tu mens mal, Aurélie. Je t’ai vue descendre du bus avec ce garçon… Comment il s’appelle déjà ?
Je serre les dents. Elle parle de Maxime. Maxime Lefèvre. Le fils du boucher du quartier, celui dont tout le monde dit qu’il a « de mauvaises fréquentations ». Mais Maxime, c’est mon souffle d’air frais dans cette maison où tout sent la tristesse et le renfermé.
— Tu ne comprends pas, maman…
Elle s’approche de moi, pose sa main froide sur ma joue.
— Je veux juste te protéger. Tu sais ce que les gens disent sur lui…
Je me dégage doucement. Les larmes me montent aux yeux. Depuis des semaines, je vis dans la peur qu’elle découvre tout : mes rendez-vous avec Maxime au bord de la Meuse, nos baisers volés derrière l’église Saint-Christophe, nos rêves murmurés à voix basse sous les lampadaires de Seraing.
Ce soir-là, je monte dans ma chambre sans un mot de plus. Simon dort profondément, ses petits poings serrés autour de son doudou usé. Je m’assieds sur mon lit et regarde par la fenêtre : la ville dort, mais mon cœur est en ébullition.
Le lendemain matin, tout recommence comme d’habitude. Maman prépare du café trop fort et des tartines à la confiture de groseilles. Simon râle parce qu’il ne veut pas aller à l’école communale.
— Aurélie, tu peux l’emmener ?
Je hoche la tête sans protester. Dans la rue, Simon me serre la main.
— Pourquoi tu pleures tout le temps ?
Je souris tristement.
— Je ne pleure pas, mon poussin. C’est juste que… parfois, les grands aussi ont des chagrins.
Il ne comprend pas. Il a six ans et croit encore que tout s’arrange avec un bisou magique.
Après l’avoir déposé à l’école, je file au café « Le P’tit Liégeois » où Maxime m’attend déjà. Il porte sa veste en cuir élimée et son sourire de travers qui me fait tout oublier.
— Salut ma belle. Ça va ?
Je me blottis contre lui. Il sent le tabac froid et le savon bon marché.
— Ma mère devient folle… Elle veut que je coupe les ponts avec toi.
Il rit doucement.
— Elle a raison de se méfier. Je suis dangereux…
Je lui donne une tape sur l’épaule.
— Arrête tes bêtises !
Mais au fond de moi, je sais qu’il n’a pas tort. Maxime a déjà eu des ennuis avec la police pour des histoires de scooters volés. Mais avec moi, il est doux comme un agneau.
On parle de tout et de rien : des rêves d’ailleurs, des études que je voudrais faire à l’ULiège si j’en ai les moyens, des petits boulots qu’il enchaîne pour aider sa mère malade.
— Un jour on partira d’ici, Aurélie. On ira voir la mer du Nord…
Je ferme les yeux et j’y crois très fort.
Mais la réalité me rattrape toujours. Un soir d’hiver, alors que je rentre plus tard que d’habitude, je trouve maman assise dans le noir. Elle pleure en silence.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle murmure :
— J’ai eu les résultats des analyses… Ce n’est pas bon.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Cancer du sein. Métastases possibles. Je m’effondre à côté d’elle et on pleure ensemble comme deux enfants perdues.
À partir de ce jour-là, tout change. Je deviens l’adulte de la maison : je gère les rendez-vous médicaux, je fais les courses avec les tickets-repas du CPAS, j’aide Simon à faire ses devoirs pendant que maman dort épuisée par la chimio.
Maxime essaie d’être là pour moi mais il se sent impuissant.
— Tu veux que je vienne t’aider ?
Mais je refuse souvent. J’ai honte de lui montrer notre pauvreté grandissante, la poussière qui s’accumule sur les meubles faute de temps ou d’énergie.
Un soir pourtant, il débarque avec un sac de courses : du pain frais, du fromage de Herve et même une boîte de pralines Leonidas pour Simon.
— C’est pas grand-chose mais…
Je fonds en larmes dans ses bras. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens aimée sans condition.
Mais le bonheur ne dure jamais longtemps chez nous. Un matin de mars, alors que je pars en cours à Namur (j’ai finalement réussi à décrocher une bourse), je surprends une conversation entre maman et tante Fabienne au téléphone :
— Elle gâche sa vie avec ce garçon… Il finira par l’entraîner dans ses histoires !
Je claque la porte en sortant. Dans le train vers Namur, je regarde défiler les champs détrempés par la pluie wallonne et je me demande si j’ai vraiment le droit d’être heureuse alors que tout s’écroule autour de moi.
Les mois passent. Maman se bat comme une lionne contre la maladie mais elle s’affaiblit chaque jour un peu plus. Simon fait des cauchemars toutes les nuits et refuse de manger à la cantine parce que « c’est pas comme à la maison ».
Maxime décroche un boulot dans une usine à Flémalle mais il rentre tard et fatigué. Nos moments ensemble se font rares et précieux.
Un soir d’été, alors que maman dort profondément après une séance de chimio particulièrement éprouvante, je sors discrètement retrouver Maxime au bord de la Meuse.
— On ne peut pas continuer comme ça…
Il me prend la main.
— Tu veux qu’on arrête ?
Je secoue la tête en pleurant.
— Non… Mais j’ai peur de tout perdre : toi, maman… Moi-même aussi parfois.
Il m’embrasse doucement sur le front.
— On tiendra bon tous les deux. Promis.
Mais quelques semaines plus tard, tout bascule encore une fois. Maman fait une rechute grave et doit être hospitalisée à Namur pour des soins intensifs. Je dois jongler entre mes études, Simon qui ne comprend rien à ce qui se passe et Maxime qui s’éloigne peu à peu parce qu’il ne supporte plus de me voir souffrir sans pouvoir rien faire.
Un soir où je rentre tard de l’hôpital, Simon m’attend sur le palier en pyjama.
— Maman va mourir ?
Je m’accroupis devant lui et le serre très fort contre moi.
— Je ne sais pas… Mais on va rester ensemble quoi qu’il arrive.
Les semaines suivantes sont un tourbillon d’angoisse et de fatigue. Je dors peu, mange mal et oublie parfois même d’aller en cours. Maxime finit par m’avouer qu’il a rencontré quelqu’un d’autre — une fille « moins compliquée », dit-il — et qu’il préfère qu’on arrête là avant de se faire encore plus mal.
Je me sens trahie mais au fond de moi je comprends : il n’a jamais eu sa place dans cette histoire trop lourde pour nos épaules d’adolescents mal dégrossis.
Maman finit par rentrer à la maison mais elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Simon s’accroche à moi comme un naufragé à sa bouée. Je deviens mère avant l’heure alors que je n’ai même pas fini d’être fille.
Parfois je repense à Maxime et à nos rêves envolés sur les rives grises de la Meuse. Parfois je me demande si j’aurais pu faire autrement — aimer moins fort ou me battre plus fort pour lui — mais au fond je sais que j’ai choisi ma famille parce que c’était ce que mon cœur me dictait.
Aujourd’hui encore, alors que j’écris ces lignes dans notre petit appartement près du parc d’Avroy à Liège, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment aimer sans se perdre soi-même ? Est-ce que le bonheur existe pour ceux qui n’ont jamais appris à choisir entre eux-mêmes et les autres ?