L’homme idéal. Mais pas pour moi. Journal de Sophie Lambert

— Sophie, regarde-moi ça ! Tu vois Benoît, là-bas ? Voilà un vrai mari ! Chaque samedi, il offre des fleurs à sa femme, il a lavé la voiture ce matin pour qu’Anne puisse aller au boulot… Et ton Paul, il est où ?

La voix de Monique, ma voisine d’en face, me parvenait à travers la haie de troènes. J’étais debout dans ma cuisine à mélanger distraitement la soupe aux poireaux. Par la fenêtre embuée, j’apercevais effectivement Benoît Delvaux du numéro 12, penché sur ses plants de tomates, tandis qu’Anne sortait de la maison, sourire aux lèvres, bouquet à la main.

J’ai senti une pointe de jalousie me traverser le cœur. Pas envers Anne, non. Mais envers cette image parfaite du bonheur conjugal que Monique brandissait comme une gifle. Monique n’était pas méchante, mais elle avait le don d’appuyer là où ça fait mal.

Paul était parti tôt ce matin-là. Il avait marmonné quelque chose à propos d’une réunion au boulot – encore. Depuis quelques mois, il rentrait tard, sentant le tabac froid et la fatigue. Il ne me regardait plus vraiment. Nos conversations se limitaient à « Tu as pris le pain ? » ou « Qui va chercher Émilie à l’école ? »

Je me suis surprise à répondre sèchement à Monique :
— Chacun son bonheur, hein…

Mais au fond de moi, je savais que je mentais. Mon bonheur s’était effrité comme un vieux mur de briques rouges sous la pluie wallonne.

Le soir venu, Paul est rentré alors qu’Émilie dessinait sur la table du salon. Il a posé ses clés sans un mot et s’est affalé dans le fauteuil. J’ai attendu un signe, un sourire, un « comment s’est passée ta journée ? » Mais rien. Le silence s’est installé entre nous comme une nappe de brouillard sur la Meuse.

— Tu pourrais au moins dire bonsoir à ta fille… ai-je lancé, la voix tremblante.

Il a levé les yeux vers moi, fatigués, éteints.
— Je suis crevé, Sophie. Laisse-moi tranquille.

Émilie a baissé la tête sur son dessin. J’ai senti les larmes monter mais je me suis retenue. Pas devant elle.

Cette nuit-là, j’ai tourné en rond dans notre chambre froide. Paul dormait déjà, dos tourné. Je me suis demandé : comment en étions-nous arrivés là ?

Le lendemain matin, j’ai croisé Anne devant l’école. Elle rayonnait.
— Tu sais Sophie, Benoît m’a encore surprise ce matin avec des croissants chauds !

J’ai souri poliment mais j’avais envie de hurler. Pourquoi tout semblait-il si facile pour les autres ?

En rentrant chez moi, j’ai trouvé un mot sur la table : « Réunion tardive. Ne m’attends pas. »

J’ai pris mon téléphone et appelé ma sœur, Claire.
— J’en peux plus… ai-je soufflé.

Elle a soupiré à l’autre bout du fil.
— Tu veux venir dormir ici ce week-end ? On parlera…

J’ai accepté sans réfléchir.

Le vendredi soir, j’ai déposé Émilie chez mes parents à Namur et j’ai pris le train pour Liège où vit Claire. Dans le compartiment presque vide, j’ai regardé défiler les champs détrempés et les maisons en briques rouges. J’avais l’impression de fuir ma propre vie.

Chez Claire, tout était différent : rires, chaleur, désordre joyeux. Son compagnon, Laurent, m’a accueillie avec une bière trappiste et un clin d’œil complice.
— Alors Sophie, tu viens te changer les idées chez les fous ?

On a parlé toute la nuit avec Claire. Je lui ai tout raconté : le silence de Paul, la routine qui tue l’amour à petit feu, les regards des voisins…

— Tu crois qu’il te trompe ? a-t-elle demandé doucement.

Je n’y avais jamais vraiment pensé. Paul n’était pas du genre séducteur… Mais après tout ?

Le dimanche soir en rentrant chez moi, j’ai trouvé Paul dans la cuisine. Il avait préparé des pâtes – une première depuis des années.
— Tu étais où ?
Sa voix était sèche.
— Chez Claire… J’avais besoin de souffler.
Il a haussé les épaules.
— T’aurais pu prévenir.

J’ai explosé :
— Et toi ? Tu préviens quand tu rentres à minuit tous les soirs ? Tu crois que je ne vois rien ? Que tout va bien parce qu’on fait semblant devant Émilie ?

Il m’a regardée longuement puis a murmuré :
— Je ne sais plus comment faire…

On s’est tus. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu la tristesse dans ses yeux.

Les jours ont passé. J’ai essayé d’ouvrir le dialogue mais Paul se refermait comme une huître. Un soir d’orage, alors que la pluie martelait les vitres et qu’Émilie dormait déjà, il s’est assis près de moi sur le canapé.
— Sophie… Je crois qu’on s’est perdus tous les deux.
J’ai hoché la tête en silence.
— Tu veux qu’on essaie d’aller voir quelqu’un ? Un conseiller conjugal ?
Sa proposition m’a surprise – Paul n’était pas du genre à parler de ses sentiments.
J’ai accepté d’un signe de tête.

Les semaines suivantes ont été difficiles. Les séances chez le conseiller étaient éprouvantes ; on y déballait nos rancœurs accumulées depuis des années. J’ai compris que Paul souffrait aussi : pression au travail à l’usine sidérurgique de Seraing menacée de fermeture, peur de ne pas être à la hauteur…

Un soir, après une séance particulièrement dure, on est allés boire un verre dans un petit café du centre-ville. Paul a pris ma main timidement.
— Je ne suis pas Benoît Delvaux… Je ne saurai jamais être ce mari parfait dont tout le monde parle…
J’ai souri tristement.
— Je ne veux pas d’un mari parfait… Je veux juste qu’on soit heureux ensemble… ou séparément si c’est mieux pour nous.

On a décidé de prendre du recul : chacun son espace pendant quelques semaines. Paul est allé vivre chez son frère à Huy ; Émilie restait avec moi mais voyait son père tous les week-ends.

Au fil des jours, j’ai redécouvert qui j’étais sans Paul : je me suis inscrite à un atelier d’écriture à la Maison de la Culture ; j’ai repris contact avec d’anciennes amies ; j’ai emmené Émilie voir les bateaux-mouches sur la Meuse…

Paul m’envoyait parfois des messages maladroits : « Comment va Émilie ? » ou « Tu as pensé à payer l’assurance voiture ? » Mais il y avait aussi des « Tu me manques… »

Un dimanche matin ensoleillé de septembre, il est venu chercher Émilie pour une balade à vélo. Il m’a regardée longuement sur le pas de la porte.
— On pourrait peut-être aller boire un café tous les trois après ? Comme avant…
J’ai accepté sans trop savoir pourquoi.

Assis en terrasse sur la Grand-Place du village, sous les drapeaux wallons flottant au vent, j’ai senti une paix nouvelle m’envahir. Peut-être que notre histoire n’était pas finie – ou peut-être que si – mais au moins on essayait d’être vrais l’un envers l’autre.

Ce soir-là en écrivant ces lignes dans mon journal, je me demande : pourquoi cherchons-nous tous à ressembler à l’image du couple parfait que nous renvoient nos voisins ou nos familles ? Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt inventer notre propre bonheur – même s’il est bancal et imparfait ? Qu’en pensez-vous ?