Il a emmené mon fils avec lui – mais ce n’était qu’un rêve…

— Tu ne comprends donc jamais rien, hein ?

La voix de Sophie résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la porte, le cœur battant. Il est presque minuit, la pluie tambourine sur les carreaux de notre petite maison à Jambes. Dans la chambre, Louis dort encore, inconscient du tumulte qui secoue ses parents.

— Je t’en prie, Sophie, pas ce soir…

Mais elle ne m’écoute plus. Elle attrape son manteau, claque la porte d’entrée. Le silence retombe, lourd, étouffant. Je m’effondre sur une chaise, les mains tremblantes. Depuis des semaines, tout s’effrite entre nous. Les factures s’empilent sur le buffet, la chaudière menace de lâcher pour de bon, et mon contrat à l’usine de Floreffe ne sera pas renouvelé.

Je ferme les yeux. Un rêve me hante depuis quelques nuits : un homme sans visage emporte Louis loin de moi, et je reste là, impuissant, figé dans l’obscurité. Je me réveille en sueur, le souffle court. Ce matin encore, j’ai cru sentir la petite main de Louis glisser hors de la mienne.

Je repense à notre première rencontre. C’était lors d’une fête de village à Namur. Sophie portait une robe bleue à pois blancs, ses cheveux bruns attachés à la va-vite. Elle riait fort, entourée de ses amies. J’ai osé l’inviter à danser sur un vieux slow de Pierre Rapsat. Elle a accepté en haussant les épaules :

— Pourquoi pas ? On n’a qu’une vie !

Cette phrase me poursuit encore aujourd’hui. On n’a qu’une vie… Mais que faire quand tout semble s’écrouler ?

Les premiers mois ont été magiques. Nous avons emménagé ensemble dans ce petit appartement près de la Meuse. Les soirées à refaire le monde sur le balcon, les promenades au marché du samedi matin… Puis Louis est arrivé. Un bébé inattendu, mais accueilli avec amour et maladresse.

Les disputes ont commencé après son premier anniversaire. La fatigue, l’argent qui manque toujours un peu plus, les reproches voilés :

— Tu pourrais chercher un boulot ailleurs que dans cette fichue usine !
— Et toi ? Tu crois que c’est facile avec ton mi-temps à la librairie ?

On s’est enlisé dans les non-dits. J’ai commencé à rentrer plus tard du travail, prétextant des heures supplémentaires qui n’existaient pas. Sophie s’est réfugiée chez sa sœur à Salzinnes dès qu’elle le pouvait.

Un soir, alors que je rentrais sous la pluie battante, j’ai trouvé Louis seul devant la télé. Sophie était partie « prendre l’air ». J’ai senti la colère monter :

— Tu te rends compte que tu le laisses tout seul ?
— Il dort devant un dessin animé ! Arrête de faire ton père modèle.

La nuit suivante, j’ai fait ce rêve pour la première fois : un homme en manteau sombre franchit le seuil de notre maison et emporte Louis dans ses bras. Je crie, je cours après eux, mais mes jambes refusent d’avancer.

Je me suis réveillé en pleurs.

Le lendemain matin, j’ai tenté d’en parler à Sophie.

— J’ai peur de te perdre… et de perdre Louis.
— Arrête avec tes histoires ! On n’est pas dans un film.

Elle a tourné les talons. J’ai compris que quelque chose s’était cassé.

Quelques semaines plus tard, Sophie m’a annoncé qu’elle voulait « faire une pause ».

— Je vais chez ma mère à Ciney avec Louis pour quelques jours.

J’ai voulu protester, supplier même, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Elle est partie avec une valise et le doudou préféré de Louis.

La maison est devenue trop grande d’un coup. Je passais mes soirées à fixer le téléphone en espérant un message, une photo… Rien. J’ai commencé à boire un peu trop de bières au café du coin. Les voisins chuchotaient sur mon passage :

— Pauvre gars…
— Il paraît qu’elle l’a quitté pour un autre.

Un soir, alors que je rentrais titubant chez moi, j’ai croisé mon père sur le pas de la porte.

— Tu vas continuer longtemps comme ça ? Tu crois que ça va ramener ta femme et ton fils ?

J’ai explosé :

— Tu n’as jamais été là pour moi ! Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir peur de perdre son enfant !

Il m’a regardé longtemps sans rien dire. Puis il a posé une main lourde sur mon épaule :

— On fait tous des erreurs… Mais il faut savoir se battre pour ceux qu’on aime.

Cette nuit-là, j’ai refait le même rêve. Mais cette fois-ci, j’ai réussi à courir après l’homme en manteau sombre. J’ai attrapé Louis par la main avant qu’il ne disparaisse.

Au petit matin, j’ai pris une décision : je devais me battre pour ma famille.

J’ai appelé Sophie. Elle a décroché après plusieurs sonneries.

— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux te parler… Je veux qu’on essaie encore.

Elle a soupiré longuement.

— Je ne sais pas… Je suis fatiguée, moi aussi.
— On pourrait voir quelqu’un… Un conseiller conjugal ?
— Tu crois vraiment que ça servirait à quelque chose ?
— Je ne veux pas que Louis grandisse sans ses deux parents.

Il y a eu un silence. Puis elle a accepté qu’on se voie chez sa mère le dimanche suivant.

Ce dimanche-là, j’ai pris le train pour Ciney sous un ciel gris d’automne. J’avais préparé un petit cadeau pour Louis : une voiture miniature aux couleurs des Diables Rouges. Quand il m’a vu arriver sur le perron, il a couru vers moi en criant « Papa ! » et s’est jeté dans mes bras. J’ai senti mes larmes couler sans pouvoir les retenir.

Sophie nous observait depuis la fenêtre du salon. Elle avait l’air fatiguée mais moins dure qu’avant.

Nous avons parlé longtemps ce jour-là. De nos peurs, de nos échecs, de nos rêves aussi. Sa mère nous a servi du café et des tartines au fromage de Herve en silence, comme si elle avait peur de briser ce fragile moment d’accalmie.

Nous avons décidé d’essayer encore une fois. Pour Louis. Pour nous aussi peut-être.

Les semaines suivantes ont été difficiles. La confiance ne revient pas en claquant des doigts. Nous avons vu un conseiller conjugal à Namur chaque jeudi soir. Parfois nous sortions du cabinet en silence, parfois en larmes ou en colère… Mais au moins nous essayions.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de Jambes, Sophie m’a pris la main devant la fenêtre :

— Tu crois qu’on va y arriver ?
— Je ne sais pas… Mais je veux essayer encore et encore.

Louis dormait paisiblement dans sa chambre. Je l’ai regardé longtemps cette nuit-là, écoutant sa respiration régulière comme une promesse fragile.

Aujourd’hui encore il m’arrive de rêver que quelqu’un m’arrache mon fils… Mais au réveil je sais qu’il est là, tout près de moi. Et je me demande : combien d’entre nous vivent avec cette peur sourde de perdre ce qu’ils aiment ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ?