Maman sous le ciel gris de Charleroi : Serai-je jamais assez forte ?
— Tu crois vraiment que tu fais tout ce qu’il faut pour eux ?
La voix de ma mère, Monique, résonne encore dans ma tête alors que je ferme la porte derrière elle. Elle vient de partir, furieuse, après une énième dispute dans notre petit appartement de la rue Léon Bernus à Charleroi. Je reste debout dans le couloir, les mains tremblantes, le cœur battant trop vite. Dehors, la pluie martèle les vitres. J’entends mes enfants dans la pièce à côté : Lucas qui râle parce qu’il n’a plus de céréales pour le petit-déjeuner, Zoé qui pleure parce que son frère lui a pris son doudou, et Mathis qui tape du pied parce qu’il veut regarder la télé avant l’école.
Je respire fort, j’essaie de ne pas crier. Mais la voix de ma mère revient, acide :
— Tu devrais trouver un vrai travail, pas ces petits boulots à l’hôpital ! Tu crois que ça suffit pour élever trois enfants ?
Je serre les dents. Elle ne comprend pas. Elle n’a jamais compris. Depuis que mon mari, Olivier, est parti il y a deux ans pour refaire sa vie à Liège avec une autre femme, je fais tout ce que je peux. Je me lève à cinq heures pour aller nettoyer les couloirs du CHU de Charleroi, je rentre à huit heures pour préparer les enfants, puis je repars pour mon deuxième job à la maison de repos. Les fins de mois sont un casse-tête. Parfois, je saute un repas pour qu’ils aient assez.
Ce matin-là, Lucas me lance :
— Maman, pourquoi papy et mamy ne viennent plus nous voir ?
Je détourne les yeux. Mes parents ne supportent plus l’ambiance à la maison. Trop de cris, trop de fatigue, trop de manque d’argent. Ils disent que je devrais placer les enfants chez leur père une semaine sur deux. Mais Olivier ne veut pas. Il a « trop de boulot », il dit. Et puis sa nouvelle compagne n’aime pas les enfants.
Je m’assieds sur le canapé défoncé du salon. Zoé grimpe sur mes genoux et me serre fort.
— Maman, t’es triste ?
Je souris faiblement.
— Non ma puce, maman est juste fatiguée.
Mais la vérité, c’est que je suis épuisée. Épuisée par les factures qui s’accumulent sur la table de la cuisine, par les lettres de rappel d’Electrabel et de la société de logement social. Épuisée par les regards des autres mamans devant l’école communale du quartier : elles ont toutes l’air si sûres d’elles, si bien habillées. Moi, je porte toujours le même manteau élimé depuis trois hivers.
Un soir, alors que je plie le linge dans la cuisine, Lucas entre en trombe.
— Maman ! J’ai eu un zéro en maths…
Je sens la colère monter. Pas contre lui, mais contre moi-même. Je n’ai pas eu le temps de l’aider avec ses devoirs cette semaine. Je m’accroupis devant lui.
— Ce n’est pas grave mon chéri. On va travailler ensemble ce week-end.
Il baisse les yeux.
— Les autres se moquent de moi parce que j’ai pas de calculatrice…
Mon cœur se serre. Je n’ai pas pu lui en acheter une ce mois-ci. Je promets d’en trouver une d’occasion sur Facebook Marketplace.
Le lendemain matin, en déposant Mathis à la crèche communale, l’éducatrice me prend à part.
— Madame Dubois… Mathis est souvent fatigué ces derniers temps. Est-ce qu’il dort bien ?
Je hoche la tête sans oser dire que parfois il se réveille en pleurant parce qu’il a faim. Je fais ce que je peux.
Le soir venu, ma mère débarque sans prévenir. Elle pose son sac sur la table et commence tout de suite :
— Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu vas finir par tomber malade !
Je me retiens de pleurer.
— Et tu crois que j’ai le choix ? Tu crois que j’aime voir mes enfants manquer ?
Elle soupire et regarde autour d’elle comme si elle découvrait la misère pour la première fois.
— Quand ton père travaillait à la sidérurgie, on n’avait pas grand-chose non plus… Mais on s’en sortait !
Je voudrais lui hurler que ce n’est plus pareil aujourd’hui. Que les usines ont fermé, que les petits boulots ne suffisent plus à payer un loyer décent à Charleroi. Mais je me tais. Je n’ai plus la force de me battre contre elle aussi.
Cette nuit-là, je m’effondre sur mon lit sans même enlever mes chaussures. Je pense à mes enfants qui dorment dans la chambre d’à côté. Je pense à Olivier qui ne donne plus signe de vie depuis des semaines. Je pense à ma mère qui ne sait pas aimer autrement qu’en critiquant.
Le lendemain matin, alors que je prépare des tartines pour le petit-déjeuner avec le dernier pain rassis du placard, Zoé me regarde avec ses grands yeux bleus.
— Maman… tu crois qu’on va aller à la mer cet été ?
Je ravale mes larmes.
— On verra ma chérie… Peut-être qu’on ira voir les mouettes à Ostende si maman trouve un peu d’argent.
Mais au fond de moi, je sais que ce sera difficile. Les vacances coûtent cher et chaque euro compte.
Quelques jours plus tard, alors que je rentre du travail sous une pluie battante, je trouve Lucas assis devant la porte avec son sac d’école sur les genoux.
— Pourquoi t’es dehors ?
Il hausse les épaules.
— J’ai oublié mes clés…
Je m’assieds à côté de lui et il pose sa tête sur mon épaule.
— Tu sais maman… Même si on n’a pas beaucoup d’argent… Moi je t’aime quand même très fort.
Je sens mes yeux piquer. Je le serre contre moi aussi fort que je peux.
Le soir même, alors que j’essaie de faire les comptes pour payer l’électricité et la cantine scolaire en retard, ma mère m’appelle encore.
— Tu veux que je vienne garder les enfants samedi ? Comme ça tu pourrais souffler un peu…
Sa voix est moins dure cette fois-ci. Peut-être qu’elle a compris quelque chose en voyant Lucas dehors tout seul sous la pluie.
Je réponds doucement :
— Oui maman… Merci.
Le samedi suivant, je prends enfin deux heures pour moi. Je marche dans le parc Reine Astrid sous un ciel gris typique de Charleroi. Je regarde les familles autour de moi : certains rient fort, d’autres se disputent en wallon ou en français. Je me demande si eux aussi se sentent parfois aussi seuls et perdus que moi.
En rentrant à la maison, Zoé court vers moi avec un dessin :
— C’est toi maman ! T’es une super-héroïne !
Je souris malgré les larmes qui montent.
Ce soir-là, alors que tout le monde dort enfin et que le silence retombe sur l’appartement, je m’assieds dans le noir avec une tasse de thé froid entre les mains. Je repense à tout ce que j’ai traversé ces dernières années : l’abandon d’Olivier, les disputes avec ma mère, les humiliations devant l’école… Et pourtant mes enfants sont là, ils m’aiment malgré tout.
Est-ce que ça suffit ? Est-ce que l’amour d’une mère peut vraiment compenser tout le reste ? Est-ce qu’on est jamais assez pour ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?