Qui suis-je quand même ma propre mère ne me reconnaît pas ?
— Aurélie, pourquoi tu ne mets jamais de robe comme les autres filles ?
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante, alors que je m’apprête à descendre les escaliers du vieil immeuble gris de la rue Saint-Gilles. J’ai douze ans, et ce matin-là, je porte mon éternel sweat bleu marine et un vieux jean élimé. Je sais déjà que la journée sera longue. Ma mère, Monique, m’attend dans la cuisine, la tasse de café serrée entre ses mains. Elle me regarde, les sourcils froncés.
— Tu pourrais faire un effort pour la photo de classe, non ?
Je baisse les yeux. Je n’ai pas envie de discuter. Pas envie d’expliquer, encore une fois, que je me sens étrangère dans ces vêtements qu’elle voudrait me voir porter. Elle soupire, lasse.
— Tu ressembles à ton père, c’est fou…
Je ne sais pas si c’est un reproche ou une constatation. Mon père, Luc, est parti il y a trois ans. Depuis, tout semble plus lourd à la maison. Ma mère travaille à l’hôpital du CHU, elle rentre tard, fatiguée, et moi je fais de mon mieux pour ne pas ajouter à ses soucis. Mais ce matin-là, je sens que quelque chose va déraper.
À l’école communale, la cour est déjà pleine d’élèves qui crient et courent partout. Je retrouve mon amie Sophie près du préau.
— T’as vu ? Ils vont nous prendre en photo devant le vieux mur du fond !
Je hoche la tête, nerveuse. J’ai toujours détesté les photos. Sur les clichés de famille, on me confond souvent avec mon cousin Thomas. Même ma grand-mère a déjà demandé : « Où est Aurélie ? » alors que j’étais juste devant elle.
La matinée passe lentement. En classe, Madame Dupuis nous distribue des feuilles pour le devoir de français. Je sens le regard des autres filles sur moi. Elles chuchotent, rient parfois. Je sais ce qu’elles pensent : « Elle n’est pas comme nous. »
Quand vient l’heure de la photo de classe, tout le monde se range en rang d’oignons. Le photographe, un homme moustachu avec un accent bruxellois prononcé, nous place :
— Les filles devant, les garçons derrière !
Je m’avance instinctivement vers l’arrière.
— Non non, toi devant !
Il me désigne du doigt. Les autres rient. Je sens mes joues brûler.
Le flash claque. Un instant figé dans le temps.
Le soir, en rentrant à la maison, ma mère est déjà là. Elle a reçu un appel du collège : il y a eu une altercation entre moi et deux garçons qui m’ont traitée de « garçon manqué ». J’ai répondu avec des mots plus forts que je n’aurais dû.
— Aurélie ! Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu dois t’intégrer !
Je sens la colère monter.
— Mais je suis comme ça ! Pourquoi tu veux toujours que je change ?
Elle se tait, les yeux brillants d’une tristesse que je n’avais jamais vue chez elle.
— Tu sais… Quand tu es née, j’espérais une petite fille qui aimerait les poupées et les robes. Mais tu étais différente dès le début. J’ai eu peur… peur que tu souffres.
Je reste silencieuse. Je comprends sa peur, mais elle ne comprend pas la mienne : celle de ne jamais être acceptée pour qui je suis.
Les jours passent. À l’école, les moqueries continuent. Un jour, à la cantine, un garçon lance :
— Hé Aurélie ! T’es sûre que t’es une fille ?
Je serre les poings sous la table. Sophie me défend :
— Laissez-la tranquille !
Mais rien n’y fait. Même les profs semblent gênés par ma présence.
Un samedi matin, ma mère entre dans ma chambre sans frapper. Elle tient la photo de classe entre ses mains.
— Regarde…
Elle me la tend. Je vois mon visage fermé au premier rang, entouré de filles souriantes en robes colorées. Moi, j’ai l’air perdu.
— Tu es belle comme ça… mais tu as l’air triste.
Je détourne les yeux.
— Je ne veux pas être comme elles… Je veux juste être moi.
Elle s’assied sur le lit à côté de moi.
— Tu sais… Quand j’avais ton âge, je voulais être infirmière comme ma mère. Mais mon père voulait que je sois avocate. J’ai mis des années à oser lui dire non.
Je la regarde pour la première fois autrement : vulnérable, humaine.
— Peut-être qu’on pourrait essayer de se comprendre toutes les deux…
Ce soir-là, on parle longtemps. De ses rêves brisés, des miens qui peinent à naître dans ce monde trop étroit pour ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
Mais rien n’est réglé pour autant. À l’école, le harcèlement continue. Un jour, je rentre avec un œil au beurre noir après qu’un garçon m’a poussée contre un casier.
Ma mère explose :
— Ça suffit ! Demain j’irai voir la directrice !
Elle tient parole. Le lendemain matin, elle affronte Madame Lambert dans son bureau aux murs couverts de diplômes.
— Ma fille a le droit d’être qui elle est sans être persécutée !
La directrice promet d’agir. Mais je vois bien que rien ne change vraiment. Les regards restent lourds, les mots blessants.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine sur les vitres du salon, ma mère s’assied près de moi avec une boîte en carton.
— J’ai retrouvé ça dans le grenier…
À l’intérieur : des photos d’elle enfant. Sur l’une d’elles, elle porte un short et grimpe aux arbres avec ses frères.
— Tu vois… Moi aussi j’étais différente.
On rit ensemble pour la première fois depuis longtemps.
Petit à petit, notre relation change. Elle apprend à me laisser choisir mes vêtements. Elle m’accompagne même acheter des baskets neuves au lieu d’insister pour des ballerines.
Mais le chemin reste long. À Noël chez ma tante à Namur, les remarques fusent encore :
— Aurélie ? Mais c’est un prénom de fille pourtant !
— Tu devrais te coiffer un peu plus…
Ma mère me défend désormais :
— Laissez-la tranquille ! Elle est très bien comme elle est.
Je sens une chaleur nouvelle en moi : celle d’être enfin vue par celle qui compte le plus.
Au collège aussi les choses évoluent lentement. Sophie reste mon alliée fidèle. Un jour, lors d’un exposé sur l’identité en cours de citoyenneté, j’ose parler :
— On devrait pouvoir être qui on veut sans avoir peur du regard des autres…
Le silence se fait dans la classe. Certains hochent la tête.
Ce soir-là, en rentrant chez moi sous le ciel gris de Liège, je me demande :
Est-ce qu’un jour on pourra vraiment être soi-même sans avoir à se battre ? Est-ce que nos différences finiront par être acceptées comme des forces plutôt que des faiblesses ? Qu’en pensez-vous ?