Le poids des souvenirs : un printemps glacial à Liège

— Tu pars vraiment toute seule, maman ?

La voix de ma fille, Sophie, tremblait un peu. Je fixais la fenêtre de notre appartement à Liège, où les flocons de neige tombaient en silence sur les toits gris. Nous étions début mai, mais le printemps avait décidé de nous tourner le dos. Le chauffage ronronnait dans le salon, et pourtant, je grelottais.

— Oui, Sophie. Je dois y aller. Ça fait trop longtemps que je n’ai pas été voir maman…

Elle détourna les yeux, croisa les bras. Je savais ce qu’elle pensait : pourquoi maintenant ? Pourquoi toujours revenir à ce cimetière de Seraing quand tout semble aller mieux ? Mais comment lui expliquer que certaines douleurs ne s’effacent pas, même après vingt ans ?

Je préparai mon sac en silence. Mon mari, Benoît, était déjà parti travailler à l’usine ArcelorMittal. Il n’aimait pas parler de ma mère. Il disait que le passé devait rester là où il était : « Catherine, tu te fais du mal pour rien. » Mais il ne comprenait pas. Personne ne comprenait.

Sophie me suivit dans le couloir.

— Tu restes combien de temps ? Tu vas dormir chez tante Isabelle ?

Je haussai les épaules.

— Je ne sais pas encore. Peut-être une nuit… Peut-être plus.

Elle soupira. Depuis qu’elle avait commencé ses études à l’ULiège, elle supportait mal mes absences. Mais elle était grande maintenant. Dix-neuf ans. Presque une adulte.

Le train pour Seraing était presque vide. Je regardais défiler les paysages : les terrils noirs, les maisons en briques rouges, les arbres nus sous la neige tardive. J’avais l’impression de remonter le temps.

Quand je suis arrivée chez Isabelle, ma sœur aînée, elle m’a accueillie avec un sourire crispé.

— Tu tombes bien, Catherine. Papa est là aussi. Il voulait te parler.

Je sentis mon cœur se serrer. Mon père et moi, on ne s’était plus parlé depuis le jour de l’enterrement de maman. Il m’avait reproché de ne pas avoir été là assez souvent, de l’avoir laissée seule avec sa maladie.

Dans le salon, il était assis dans son vieux fauteuil, le regard perdu dans le vide.

— Bonjour, papa…

Il leva les yeux vers moi, hésita un instant avant de répondre :

— T’es venue pour la grobovka ?

J’acquiesçai.

— J’y vais demain matin. Tu veux venir avec moi ?

Il secoua la tête.

— J’y suis allé la semaine passée avec Isabelle. J’ai plus la force…

Un silence gênant s’installa. Isabelle servit du café, mais personne n’osa vraiment parler. Je sentais la tension flotter dans l’air comme une brume froide.

Après le repas du soir — des boulets à la liégeoise comme maman les faisait — je montai dans ma vieille chambre d’adolescente. Les posters étaient partis depuis longtemps, mais il restait cette odeur de lessive et de souvenirs amers.

Je n’ai presque pas dormi cette nuit-là. Les images du passé défilaient dans ma tête : maman qui riait dans la cuisine ; maman qui pleurait en silence quand papa rentrait tard du bistrot ; maman qui me serrait fort quand j’avais peur des orages.

Le lendemain matin, je suis partie seule au cimetière. La neige avait fondu sur les tombes, laissant place à une boue grise et froide. J’ai posé une gerbe de jonquilles sur la pierre blanche où son nom était gravé : Marie Delvaux, 1952-2004.

Je me suis assise sur le banc face à sa tombe et j’ai laissé couler mes larmes.

— Maman… Pourquoi t’es partie si tôt ? Pourquoi tu nous as laissés avec tant de questions sans réponses ?

Le vent soufflait fort ce matin-là. J’ai fermé les yeux et j’ai revu cette dernière dispute entre papa et moi, le soir où elle est morte. Il m’avait crié dessus :

— Si tu étais venue plus souvent, elle serait peut-être encore là !

J’avais claqué la porte et je n’étais revenue que pour l’enterrement.

Je suis restée longtemps au cimetière. À midi, mon téléphone a vibré : un message de Sophie.

« Ça va ? Tu me manques déjà… »

Je lui ai répondu : « Je reviens bientôt. Prends soin de toi. »

En rentrant chez Isabelle, j’ai trouvé mon père assis seul dans la cuisine.

— Catherine…

Sa voix était rauque.

— Je voulais te dire… Je suis désolé pour ce que je t’ai dit ce soir-là. J’étais en colère… J’avais peur.

Je me suis assise en face de lui. Pour la première fois depuis vingt ans, j’ai vu ses yeux briller d’émotion.

— Moi aussi j’avais peur, papa… Peur de perdre maman… Peur de te perdre toi aussi.

Il a posé sa main sur la mienne. On est restés là sans parler pendant un long moment.

Le soir venu, Isabelle nous a rejoints avec ses deux enfants. L’ambiance s’est réchauffée autour d’une tarte au riz et d’un vieux disque de Jacques Brel qui tournait sur la platine.

Mais au fond de moi, je sentais que quelque chose avait changé. Pour la première fois depuis des années, j’avais osé affronter mes souvenirs sans fuir.

Le lendemain matin, j’ai pris le train pour rentrer à Liège. Sophie m’attendait sur le quai.

— Tu vas mieux ?

J’ai souri faiblement.

— Un peu… On ne guérit jamais tout à fait du passé. Mais on apprend à vivre avec.

Elle m’a serrée fort dans ses bras.

Ce soir-là, alors que je regardais la neige fondre sous les réverbères de notre rue, je me suis demandé : est-ce qu’on peut vraiment pardonner aux autres… et à soi-même ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter nos souvenirs comme un fardeau toute notre vie ?

Et vous… qu’est-ce qui vous empêche d’avancer ?