Les chaussettes de Mamie : un fil brisé entre générations
— Non mais franchement, Monique, tu ne vas pas encore me ramener ces chaussettes ?
La voix de ma belle-fille, Sophie, résonne dans la cuisine. Je serre dans mes mains la paire de chaussettes en laine beige que j’ai tricotée pour mon petit-fils, Lucas. Elles sont douces, solides, et j’y ai passé des heures devant la télé, le soir, à compter les mailles en pensant à ses petits pieds qui n’aiment pas le froid. Mais là, devant moi, Sophie me tend un sac rempli de mes ouvrages : bonnets, écharpes, gilets…
— Je… je pensais que Lucas en aurait besoin pour l’automne. Tu sais, il fait froid dans sa chambre…
Sophie soupire, lève les yeux au ciel. Elle a ce ton sec qui me fait sentir vieille et inutile.
— Maman Monique, c’est gentil, mais regarde… Le motif est un peu… enfin, c’est pas trop son style. Et puis il en a déjà plein. Je préfère donner à la Croix-Rouge, ça servira à d’autres enfants.
Je reste figée. Je voudrais protester, expliquer que chaque maille est une preuve d’amour, que ma propre mère m’a appris à tricoter quand j’avais dix ans à Seraing, que c’est tout ce qui me reste pour leur montrer que je pense à eux. Mais je sens déjà la boule dans ma gorge.
Lucas passe la tête dans l’embrasure de la porte.
— Mamie, tu viens jouer au Memory ?
Je souris faiblement. Sophie me regarde avec cet air gêné qu’elle prend quand elle sent que j’ai mal mais qu’elle ne veut pas s’excuser. Je pose le sac sur la table.
— Oui, mon chéri, j’arrive.
Je m’assieds sur le tapis du salon avec Lucas. Il mélange les cartes avec enthousiasme. Je l’observe du coin de l’œil : il a grandi si vite. Bientôt il n’aura plus besoin de moi pour rien. Je me sens soudain très seule.
Après le jeu, je retourne dans la cuisine. Sophie prépare le goûter. Mon fils, Benoît, rentre du travail. Il embrasse Lucas puis me lance un sourire fatigué.
— Salut M’man. Ça va ?
Je hoche la tête. J’aimerais lui parler mais il file déjà sous la douche. Sophie range le sac dans l’entrée.
— Je passerai à la Croix-Rouge demain matin.
Je voudrais lui dire d’attendre, de garder au moins les chaussettes pour Lucas. Mais je n’ose pas. Depuis la naissance des enfants, j’ai l’impression d’être devenue une pièce rapportée dans leur vie bien organisée.
Le soir venu, je rentre chez moi à Ans. L’appartement est silencieux. J’allume la radio pour briser le vide. Je repense à ma propre grand-mère qui vivait avec nous jusqu’à sa mort. Elle tricotait aussi pour moi et mes sœurs. Jamais ma mère n’aurait osé donner ses ouvrages à des inconnus.
Je prends mon téléphone et compose le numéro de mon amie Marie-Claire.
— Allô ?
— C’est Monique… Tu as cinq minutes ?
Sa voix chaleureuse me réconforte un peu.
— Bien sûr ! Qu’est-ce qui se passe ?
Je lui raconte tout. Elle soupire.
— Tu sais, c’est partout pareil maintenant… Mes petits-enfants ne veulent plus de mes confitures maison non plus. Ils préfèrent les trucs du supermarché…
On rit tristement ensemble.
Le lendemain matin, je décide d’aller au marché de la Batte pour m’occuper l’esprit. J’y croise Madame Dupuis, une voisine qui me demande des nouvelles des enfants.
— Oh, ils vont bien…
Mais je sens qu’elle devine ma tristesse derrière mon sourire forcé.
En rentrant chez moi, je trouve un message sur mon répondeur :
« Bonjour Madame Monique, ici l’association Les Petits Bonnets Rouges. Nous avons bien reçu votre don de vêtements tricotés. Merci beaucoup ! »
Mon cœur se serre. Ce n’est même pas moi qui ai choisi de donner ces affaires…
Le dimanche suivant, repas de famille chez Benoît et Sophie. J’apporte une tarte au riz comme autrefois. Lucas et Zoé jouent dans le jardin. Pendant que les adultes boivent le café, je tente une conversation avec Benoît.
— Tu sais… j’aurais aimé que Lucas garde au moins une paire de chaussettes…
Il me regarde sans comprendre.
— Mais M’man, c’est Sophie qui gère ça… Et puis tu sais bien qu’on a tout ce qu’il faut.
Je sens que je dérange. Je me tais.
Plus tard dans l’après-midi, Zoé vient s’asseoir sur mes genoux.
— Mamie, tu peux me raconter quand tu étais petite ?
Je souris enfin sincèrement.
— Bien sûr ma puce…
Je lui parle des hivers rigoureux à Seraing, du poêle à charbon qui chauffait mal la maison, des pulls rêches mais chauds que ma mère tricotait pour nous tous. Zoé écoute avec de grands yeux émerveillés.
Sophie passe derrière nous et écoute un instant.
— C’est vrai que c’était si différent ?
Je hoche la tête.
— On n’avait pas grand-chose mais on se serrait les coudes…
Un silence s’installe. Je sens que quelque chose change dans son regard mais elle ne dit rien.
Le soir venu, alors que je m’apprête à partir, Lucas court vers moi avec un dessin :
— C’est toi avec tes aiguilles !
Je fonds en larmes sans pouvoir m’en empêcher. Sophie me serre maladroitement l’épaule.
— Je suis désolée si je t’ai blessée… Je voulais juste faire de la place… On reçoit tellement de choses…
Je hoche la tête en essuyant mes yeux.
Dans le bus du retour, je regarde par la fenêtre les rues grises de Liège défiler sous la pluie fine. Je pense à toutes ces choses qu’on transmet sans savoir si elles seront reçues ou rejetées : des chaussettes tricotées main ou des histoires du passé…
Est-ce qu’on doit s’adapter au monde qui change ou bien s’accrocher à ce qu’on sait faire ? Est-ce que l’amour se mesure encore dans une paire de chaussettes en laine ? Qu’en pensez-vous ?