J’ai perdu ma santé, mais pas vous – L’histoire d’une famille wallonne face à l’épreuve
— Tu crois vraiment que tu vas pouvoir continuer comme ça, Luc ?
La voix de mon père résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme le couteau qu’il essuie machinalement. Je détourne les yeux, fixant la fenêtre embuée par la pluie de Liège. J’ai envie de hurler, de tout casser, mais je reste là, immobile dans mon fauteuil roulant, prisonnier de ce corps qui ne répond plus.
— Papa, laisse-le tranquille, intervient ma sœur Aurore, la voix tremblante. Il fait ce qu’il peut…
Je sens les larmes monter. Depuis l’accident, tout est devenu conflit. Avant, j’étais le fils sportif, celui qui partait chaque matin faire du vélo sur les routes sinueuses entre Esneux et Tilff. Un matin de septembre, une voiture a grillé un stop. Le choc, le noir. Je me réveille à l’hôpital du CHU, la colonne brisée. Paraplégique. À vingt-huit ans.
Ma mère a pleuré en silence pendant des semaines. Mon père, lui, s’est enfermé dans le silence ou la colère. Il n’a jamais su dire « je t’aime », alors il râle sur la paperasse de l’assurance, sur les rampes d’accès qu’il doit installer dans la maison familiale à Seraing, sur le fauteuil qui prend trop de place dans le salon.
— Tu pourrais au moins essayer de te lever, non ?
Je serre les poings. Il ne comprend pas. Personne ne comprend. Même moi, je ne comprends pas pourquoi je suis encore là.
Les jours passent, rythmés par les visites des kinés, les rendez-vous à la mutuelle Solidaris, les démarches pour obtenir une aide à domicile. La Belgique est un pays compliqué pour les gens comme moi : il faut remplir des dossiers, attendre des mois pour une réponse. Parfois, j’ai l’impression d’être devenu un numéro de dossier.
Aurore est la seule à me parler normalement. Elle m’apporte des gaufres de Liège et me raconte ses histoires d’université à Namur. Elle essaie de me faire rire.
— Tu sais quoi ? J’ai croisé Thomas au Delhaize. Il a toujours la même coupe de cheveux ringarde !
Je souris malgré moi. Mais le soir venu, quand tout le monde dort, je fixe le plafond de ma chambre d’enfant redevenue ma prison. Je repense à mon ancienne vie : les sorties à la guinguette du parc de la Boverie, les matchs du Standard avec mes potes, les randonnées en Ardenne… Tout ça me semble appartenir à quelqu’un d’autre.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que l’odeur du stoemp flotte dans la maison, j’entends mes parents se disputer dans le couloir.
— Il faut qu’on fasse quelque chose ! souffle ma mère. Il dépérit…
— Et tu veux faire quoi ? Je ne suis pas magicien !
Leurs voix se brisent. Je me sens coupable d’être devenu un poids.
Un matin, Aurore débarque dans ma chambre avec un sourire malicieux.
— Habille-toi, on sort !
— Je ne peux pas…
— Si tu peux. J’ai réservé une place au cinéma Sauvenière pour nous deux. Et après on ira manger une mitraillette chez Friterie du Pont.
Je proteste mollement mais elle ne lâche pas l’affaire. Dans la rue, tout me paraît immense et inaccessible : les trottoirs trop hauts, les regards gênés des passants. Mais Aurore s’en fiche ; elle plaisante avec le chauffeur du bus TEC qui nous aide à monter.
Au cinéma, je ris pour la première fois depuis des mois. En sortant, Aurore me serre fort contre elle.
— Tu vois ? T’es toujours là, Luc.
Petit à petit, je recommence à sortir. Je découvre l’association « Cap48 » qui organise des ateliers pour personnes handicapées à Liège. J’y rencontre Mehdi et François, deux gars qui ont vécu des drames similaires. On parle beaucoup — de nos galères avec l’administration belge, des regards lourds dans les cafés du Carré, mais aussi de nos rêves.
Un jour, Mehdi me lance :
— T’as déjà pensé à faire du handibasket ?
Je ris jaune au début. Mais il insiste et je finis par essayer. Sur le terrain du hall omnisports de Grivegnée, je retrouve des sensations oubliées : l’adrénaline, la compétition… Je rentre chez moi épuisé mais heureux.
Ma mère recommence à sourire en me voyant rentrer rouge et transpirant.
— Ça fait plaisir de te voir comme ça…
Mon père reste distant. Un soir pourtant, alors que je galère à attraper un verre dans la cuisine, il s’approche sans rien dire et m’aide doucement.
— Tu sais… J’ai peur pour toi, Luc.
C’est la première fois qu’il avoue sa peur. Je sens un nœud se défaire en moi.
Les mois passent. Je recommence à vivre : je prends le train seul jusqu’à Bruxelles pour voir un match au Stade Roi Baudouin avec François ; je participe à une course en fauteuil à Namur ; je donne même un témoignage devant des élèves d’une école secondaire à Verviers.
Mais tout n’est pas rose : certains amis s’éloignent ; parfois je craque devant l’injustice des démarches administratives ou l’inaccessibilité des lieux publics en Belgique. Un jour où rien ne va plus, je hurle sur ma mère parce qu’elle a oublié d’acheter mes médicaments.
— Excuse-moi… souffle-t-elle en pleurant.
Je réalise alors que chacun porte sa douleur à sa façon.
Un soir d’été, toute la famille est réunie autour d’un barbecue dans le jardin. Mon père lève son verre :
— À Luc… qui nous montre chaque jour ce que c’est que le courage.
Je sens mes yeux s’embuer. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens à ma place parmi eux.
Aujourd’hui encore, il y a des jours sombres où je regrette tout ce que j’ai perdu. Mais il y a aussi ces moments lumineux où je me dis que j’ai gagné autre chose : une famille soudée malgré les tempêtes.
Est-ce que c’est ça, finalement, être vivant ? Trouver la force d’avancer ensemble malgré les épreuves ? Qu’en pensez-vous ?