Le poids du silence : une nuit au bord du lac de Genval

— Wiera, tu rentres à cette heure-ci ? Tu sais quelle heure il est ?

La voix de ma mère, Anne, fend la pénombre du couloir. Je serre la poignée de ma porte, espérant me fondre dans l’ombre. Mais le parquet grince sous mes pas tremblants. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser.

— Je… Je suis fatiguée, maman. Je vais me coucher.

Elle s’approche, son regard bleu perçant cherchant la vérité sur mon visage. Je détourne les yeux, fixant le carrelage froid du hall. L’odeur de soupe aux poireaux flotte encore dans l’air, familière et rassurante, mais ce soir tout me semble étranger.

— Wiera, tu as les joues blanches comme un drap. Il s’est passé quelque chose ?

Je sens sa main chaude sur mon bras. J’ai envie de pleurer, de tout lui raconter : le cri, l’eau noire du lac de Genval, la silhouette de Simon qui disparaît dans la brume… Mais je ravale mes larmes. Je ne peux pas. Pas maintenant.

— Non, maman. Je suis juste fatiguée.

Elle soupire, résignée. Depuis la mort de papa, elle s’inquiète pour un rien. Je monte les escaliers quatre à quatre et claque la porte de ma chambre. Je m’effondre sur mon lit, le visage enfoui dans l’oreiller pour étouffer mes sanglots.

Tout a commencé ce matin-là, quand Simon m’a proposé d’aller au lac après les cours. Simon Delvaux, mon meilleur ami depuis la maternelle à Ottignies. Il avait ce sourire en coin qui me faisait toujours rire, même les jours de pluie. Mais aujourd’hui, il était nerveux.

— Wiera, on va au lac ? J’ai besoin de te parler.

On a pris nos vélos et pédalé jusqu’à Genval. Le vent d’avril était glacial, mais Simon ne disait rien. Arrivés là-bas, il a jeté son sac sur l’herbe et s’est assis au bord de l’eau.

— Tu sais… je crois que je vais arrêter l’école.

J’ai cru mal entendre.

— Quoi ? Mais t’es fou ? On passe le CESS dans deux mois !

Il a haussé les épaules, les yeux perdus dans le vague.

— Ça sert à quoi ? Maman galère avec le boulot à la boulangerie, et moi je sers à rien…

Je me suis énervée. J’ai crié plus fort que je ne l’aurais voulu.

— Arrête tes conneries ! Tu veux finir comme ton père ? À traîner dans les cafés toute la journée ?

Il s’est levé d’un bond, furieux.

— Tu ne comprends rien !

Il a couru vers le ponton glissant. J’ai voulu le rattraper, mais il m’a repoussée. Son pied a glissé sur une planche humide. J’ai vu son corps basculer dans l’eau noire.

— Simon !

J’ai hurlé son nom. Il a refait surface, paniqué, battant des bras. J’ai cherché une branche pour l’aider, mais mes mains tremblaient trop. Finalement, il a réussi à s’agripper au bord et à sortir tout seul. Trempé, grelottant, il m’a lancé un regard plein de haine.

— C’est ta faute !

Il a pris son sac et s’est enfui sans un mot. Je suis restée là, paralysée par la peur et la honte.

Le retour à la maison fut un supplice. Chaque coup de pédale résonnait comme une condamnation. Et maintenant, allongée dans mon lit, je me repasse la scène en boucle.

Le lendemain matin, je descends à la cuisine. Ma mère prépare des tartines au fromage de Herve.

— Tu as mal dormi ?

Je hoche la tête sans répondre. Mon petit frère Louis débarque en courant.

— Maman ! Y a la police devant chez les Delvaux !

Mon cœur s’arrête. Je laisse tomber ma tartine dans mon assiette.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Ma mère me regarde avec inquiétude.

— On dit que Simon a disparu cette nuit… Sa mère est en pleurs.

Je sens mes jambes flancher. La pièce tourne autour de moi. Je cours dans ma chambre et claque la porte.

Toute la journée, je reste enfermée. J’entends les murmures dans le quartier : « Le petit Delvaux… il allait pas bien depuis un moment… »

Le soir venu, je n’en peux plus. Je dois parler à quelqu’un. J’envoie un message à Julie, ma cousine :

« Julie, faut que je te voie. C’est grave. »

On se retrouve derrière l’église Saint-Martin. Elle me serre fort dans ses bras.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu fais peur…

Je lui raconte tout : le lac, la dispute, la chute de Simon… Elle me regarde avec des yeux ronds.

— Mais t’es pas responsable ! Il est sorti tout seul de l’eau !

— Il m’a dit que c’était ma faute… Et maintenant il a disparu…

Julie réfléchit un instant.

— Tu dois en parler à ta mère ou à la police…

Je secoue la tête violemment.

— Non ! Si jamais il lui est arrivé quelque chose… Ils vont croire que c’est moi !

Les jours passent. Les recherches continuent autour du lac. Les gendarmes interrogent tout le monde au collège Saint-André. Je mens mal, mais personne ne semble se douter de rien.

Un soir, alors que je rentre des courses avec maman, on croise Madame Delvaux devant la boulangerie.

— Wiera… tu n’aurais pas vu Simon ? Il t’aimait beaucoup tu sais…

Ses yeux sont rouges et gonflés par les larmes. Je sens ma gorge se serrer.

— Non madame… Je suis désolée…

Je rentre chez moi en courant et vomis dans les toilettes.

La culpabilité me ronge chaque jour un peu plus. Louis me regarde bizarrement ; il sent que quelque chose ne va pas. Ma mère tente de me parler mais je me ferme comme une huître.

Un matin, alors que je pars au collège, deux policiers m’attendent devant le portail.

— Mademoiselle Wiera Dubois ? Nous aimerions vous poser quelques questions sur Simon Delvaux.

Je sens mes jambes trembler mais je fais bonne figure. Ils m’emmènent dans une petite salle froide du commissariat d’Ottignies.

— On nous a dit que vous étiez très proches… Vous savez où il pourrait être allé ?

Je secoue la tête en silence. L’un des policiers insiste :

— On a retrouvé son sac près du lac de Genval… Vous étiez là-bas avec lui ?

Je sens les larmes monter mais je me retiens encore une fois.

— Oui… On s’est disputés… Il est tombé à l’eau mais il est ressorti… Après il est parti en courant…

Ils notent tout sur leur carnet sans lever les yeux vers moi.

En rentrant chez moi ce soir-là, maman m’attend dans le salon sombre.

— Wiera… Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Pourquoi tu portes tout ça toute seule ?

Je fonds en larmes dans ses bras. Elle me berce comme quand j’étais petite et murmure :

— Ce n’est pas ta faute… Mais tu dois apprendre à parler… À demander de l’aide…

Quelques jours plus tard, Simon est retrouvé sain et sauf à Bruxelles chez son oncle. Il avait fui parce qu’il avait honte d’avoir failli se noyer devant moi et peur d’affronter sa mère après notre dispute.

Quand il revient au village, tout le monde fait comme si rien ne s’était passé. Mais entre nous deux, quelque chose s’est brisé ce jour-là au bord du lac.

Aujourd’hui encore, des années plus tard, je repense à cette nuit où j’ai cru avoir perdu mon ami pour toujours à cause d’une parole trop dure et d’un silence trop lourd à porter seule.

Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé par le silence ? Ou bien certains secrets restent-ils toujours coincés entre deux rives ?