Entre Deux Mondes : Mon Fils et Moi, Témoins de l’Invisible en Wallonie
— Maman, il y a encore quelqu’un dans le couloir.
La voix de mon fils, Simon, tremble dans l’obscurité de notre appartement à Seraing. Je retiens mon souffle. Il est deux heures du matin. Je sais déjà ce qu’il va dire ensuite, car je l’ai vécu moi-même, des centaines de fois.
— Il me regarde. Il ne veut pas partir.
Je me lève, pieds nus sur le carrelage froid. Je sens la peur dans ma gorge, mais je ne peux pas la montrer. Simon a douze ans, il a besoin d’une mère forte. Pourtant, chaque nuit, je redeviens la petite fille que j’étais à Liège, celle qui voyait des ombres glisser sous la porte de sa chambre.
Je m’approche de Simon et je pose ma main sur son front. Il est brûlant. Je murmure :
— Ce n’est qu’un rêve, mon cœur. Essaie de dormir.
Mais je sais que ce n’est pas vrai. Je l’ai vu aussi, cette silhouette noire qui flotte entre les murs, qui s’arrête devant la porte de la chambre et attend. Parfois elle murmure mon prénom : « Marie… »
Tout a commencé quand j’avais huit ans. Mon père travaillait à la FN Herstal, ma mère tenait un petit salon de coiffure à Outremeuse. Nous vivions modestement, mais heureux. Jusqu’au soir où j’ai vu la première apparition : une femme en robe grise, debout au pied de mon lit. Elle pleurait sans bruit. J’ai crié, mes parents ont accouru. Mon père a haussé les épaules :
— Encore tes histoires ! Tu rêves trop.
Ma mère m’a serrée fort contre elle. Mais le lendemain matin, elle a trouvé une mèche de cheveux gris sur mon oreiller. Elle n’a rien dit à mon père.
Les années ont passé. Les apparitions se sont multipliées : un vieil homme dans la cuisine, un enfant qui chantait dans le grenier. J’ai appris à me taire. À l’école Sainte-Véronique, on se moquait déjà de moi parce que je lisais trop et que je n’aimais pas le foot comme les autres filles.
À dix-sept ans, j’ai rencontré François lors d’une fête à Tilff. Il était drôle, rassurant, solide comme un chêne ardennais. Il ne croyait à rien de tout ça :
— Les fantômes ? Arrête tes bêtises !
Mais il m’aimait, alors il supportait mes insomnies et mes crises d’angoisse. Nous nous sommes mariés à l’église Saint-Jacques, sous le regard sévère de ma belle-mère qui murmurait déjà que j’étais « bizarre ».
Simon est né un matin d’avril pluvieux. Dès ses premiers mois, il fixait le plafond avec intensité. À trois ans, il a commencé à parler d’un « monsieur sans visage » qui venait jouer avec lui la nuit.
François a paniqué :
— Tu lui mets des idées dans la tête !
Mais je savais que ce n’était pas moi. Simon voyait ce que je voyais.
Les années suivantes ont été un enfer pour notre couple. François s’est éloigné peu à peu. Il passait ses soirées au café Le Perron avec ses collègues du TEC. À la maison, il ne parlait plus que pour râler :
— Tu veux vraiment que notre fils devienne fou ?
Un soir d’hiver, alors que Simon avait huit ans, il s’est réveillé en hurlant :
— Maman ! Il y a une dame toute blanche dans ma chambre ! Elle veut que je vienne avec elle !
Je me suis précipitée dans sa chambre et j’ai vu… oui, j’ai vu cette femme pâle comme la neige, debout près du lit de Simon. Elle m’a regardée avec une tristesse infinie avant de disparaître dans un souffle glacé.
François a décidé de partir quelques semaines plus tard. Il a pris ses affaires sans un mot et n’a laissé qu’une lettre :
« Je ne peux plus vivre avec tes fantômes. »
Simon et moi sommes restés seuls dans notre petit appartement social à Seraing. Les voisins nous évitaient ; certains disaient que nous étions « possédés ». J’ai perdu mon emploi à la librairie du centre-ville après qu’une collègue m’a surprise en train de parler toute seule… alors que je répondais à une voix venue d’ailleurs.
Pourtant, il y a eu des moments lumineux aussi. Un soir d’été, Simon s’est endormi paisiblement après m’avoir raconté qu’il était « monté au ciel » pendant son sommeil.
— J’ai vu Dieu, maman. Et Jésus aussi. Ils étaient gentils.
Je l’ai écouté sans oser poser trop de questions. Mais au fond de moi, j’ai ressenti une paix étrange.
Les années ont passé ainsi, entre terreur et émerveillement. Parfois je voyais des anges lumineux veiller sur nous ; d’autres nuits, c’étaient des ombres noires qui tentaient d’entrer par la fenêtre.
J’ai consulté un prêtre à l’église Saint-Christophe :
— Madame, ce sont peut-être des dons… ou des épreuves envoyées par Dieu.
J’ai aussi rencontré une médium à Namur qui m’a dit :
— Vous êtes une passeuse d’âmes. Votre fils aussi.
Mais comment vivre normalement quand chaque jour apporte son lot d’apparitions ? Comment payer les factures quand on ne dort plus ? Comment expliquer à l’école que Simon n’est pas fou quand il raconte qu’il parle avec son grand-père mort avant sa naissance ?
Un jour, Simon est rentré du collège en pleurant :
— Ils disent tous que je suis un monstre ! Que tu es une sorcière !
Je l’ai serré contre moi en retenant mes propres larmes.
— On n’est pas des monstres, mon chéri. On est juste… différents.
Mais parfois je doute. Parfois je voudrais être comme tout le monde : aller au marché du dimanche matin sans craindre de croiser le regard vide d’un mort inconnu ; discuter avec les autres mamans devant l’école sans sentir leur malaise ; dormir une nuit entière sans entendre des voix venues d’ailleurs.
Il y a quelques mois, Simon a fait un rêve étrange :
— Maman… La Dame Blanche m’a dit qu’elle reviendrait bientôt pour toi.
Depuis ce jour-là, je sens sa présence chaque soir dans le couloir sombre. J’ignore si c’est un avertissement ou une promesse de paix.
Parfois je me demande : pourquoi nous ? Pourquoi cette frontière si mince entre notre monde et celui des morts ? Est-ce un don ou une malédiction ?
Et vous… croyez-vous vraiment que tout cela n’est qu’imagination ? Ou bien avez-vous aussi déjà senti un souffle froid dans la nuit ?