Quand l’appel de ma fille me fait plus mal que le silence : Histoire d’une mère wallonne entre amour, déception et espoir
« Maman, tu pourrais me dépanner encore ce mois-ci ? »
Sa voix tremble à peine, mais je la connais par cœur. Je ferme les yeux, la main crispée sur mon vieux GSM Nokia. Dans la cuisine, la cafetière siffle, mais je n’entends plus rien. Juste cette question, qui revient comme une ritournelle depuis des années.
« Sophie… Tu sais que ce n’est pas simple pour moi non plus. La pension n’a pas augmenté depuis trois ans… »
Un silence. Puis un soupir, sec, presque agacé. « Oui mais maman, tu comprends pas, j’ai des factures à payer. Si tu veux pas m’aider, dis-le tout de suite. »
Je sens mes joues brûler. Je voudrais lui dire que je l’aime, que j’aimerais qu’on parle d’autre chose, qu’elle me demande comment je vais. Mais je n’ose pas. Je cède. Comme toujours.
« D’accord, je ferai un virement demain. »
Elle raccroche sans un merci. Je reste là, seule dans ma petite cuisine de Seraing, entourée de photos jaunies où elle sourit encore à côté de moi. Où est passée cette complicité ?
Je m’appelle Monique Lambert. J’ai 62 ans et j’ai élevé ma fille seule après que son père, Luc, nous ait quittées pour une autre femme de Namur quand Sophie avait huit ans. J’ai travaillé toute ma vie à la Poste de Liège, debout derrière le guichet, à sourire aux clients même quand j’avais envie de pleurer. J’ai tout donné à Sophie : mon temps, mon énergie, mes économies. J’ai refusé des sorties avec mes collègues pour pouvoir lui offrir son voyage scolaire à Bruges, j’ai cousu ses déguisements pour le carnaval de l’école Sainte-Véronique.
Mais aujourd’hui, chaque appel est une épreuve. Elle ne vient plus me voir que pour repartir avec une enveloppe ou un sac de courses. Elle ne pose jamais de questions sur ma santé ou sur mes journées. Parfois, je me demande si elle connaît encore la couleur de mes yeux.
La semaine dernière, j’ai croisé Madame Dupuis à la boulangerie. Elle m’a raconté que son fils vient tous les dimanches avec ses enfants prendre le goûter chez elle. J’ai souri poliment, mais au fond de moi, j’avais envie de pleurer.
Le soir même, j’ai tenté d’appeler Sophie. Juste pour parler. Elle a décroché :
« Quoi maman ? Je suis pressée là… »
J’ai bredouillé : « Je voulais juste savoir comment tu vas… »
Elle a soupiré : « Ça va. Bon, je te rappelle plus tard. »
Elle ne l’a pas fait.
Je me suis assise devant la télé, sans vraiment regarder l’émission sur la RTBF. Les souvenirs me sont revenus en rafale : Sophie petite qui courait dans le parc d’Avroy avec son vélo rose ; ses premiers pas sur la Grand-Place de Bruxelles lors d’une sortie scolaire ; nos rires complices devant un cornet de frites à la Foire de Liège.
Où est passée cette tendresse ? Est-ce moi qui ai tout raté ?
Parfois, je repense à la dernière dispute sérieuse qu’on a eue. C’était il y a deux ans. Elle était venue avec son copain d’alors, Benoît — un gars du Hainaut qui ne m’a jamais vraiment inspiré confiance. Ils avaient besoin d’argent pour payer une caution d’appartement à Charleroi.
J’avais refusé cette fois-là. J’avais dit non. Pour la première fois.
Sophie avait crié : « T’es qu’une égoïste ! T’as jamais rien compris ! »
Benoît avait ajouté : « C’est bon, laisse tomber ta mère… »
Ils étaient partis en claquant la porte. Je n’ai pas dormi cette nuit-là.
Le lendemain matin, j’ai trouvé un message sur mon répondeur : « Désolée maman… Mais tu pourrais quand même faire un effort pour moi… »
Depuis ce jour-là, j’ai compris que notre relation était devenue un marché permanent.
J’en ai parlé à mon frère Jean-Pierre lors d’un dîner chez lui à Flémalle.
« Tu devrais lui dire non plus souvent, Monique. Tu te fais bouffer ! »
Mais comment dire non à son enfant ? Même si elle a 32 ans aujourd’hui… Même si elle ne voit plus en moi qu’un distributeur automatique.
Il y a trois mois, j’ai eu un souci de santé : une mauvaise chute dans les escaliers du Delhaize du quartier. J’ai passé deux jours à l’hôpital du CHU de Liège. J’ai appelé Sophie pour lui dire.
Elle a répondu : « Ah mince… Tu veux que je passe ? Parce que là j’ai pas trop le temps… »
Elle n’est pas venue.
C’est ma voisine Fatima qui m’a ramenée chez moi et qui m’a préparé une soupe.
Depuis ce jour-là, j’essaie de moins attendre de Sophie. Mais c’est plus fort que moi.
Hier soir encore, en rangeant le grenier, je suis tombée sur une boîte remplie de dessins qu’elle m’avait faits enfant : « Pour ma maman chérie ». J’ai pleuré comme une gamine.
Ce matin, alors que je faisais la file à la pharmacie pour mes médicaments contre l’hypertension, j’ai entendu deux femmes discuter derrière moi :
« Ma fille m’a invitée au resto pour la fête des mères ! »
J’ai senti une boule dans ma gorge. La fête des mères approche et je sais déjà que Sophie ne viendra pas.
Je me demande souvent ce que pensent les autres mamans dans mon cas. Est-ce qu’on est nombreuses en Wallonie à vivre ça ? Est-ce que c’est la société qui a changé ou est-ce moi qui ai raté quelque chose ?
Parfois j’imagine ce que je lui dirais si j’avais le courage :
« Sophie… Je voudrais juste entendre ta voix sans parler d’argent. Je voudrais qu’on partage un café Place Saint-Lambert comme avant… Tu te souviens ? »
Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Ce soir encore, mon téléphone vibre. C’est elle.
Je décroche avec l’espoir fou qu’elle m’appelle juste pour parler.
Mais sa voix est tendue : « Maman… Tu pourrais me dépanner ? J’ai eu une grosse facture d’électricité… »
Je ferme les yeux et je respire profondément.
Est-ce qu’un jour elle comprendra ce que ça me fait ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer une relation mère-fille abîmée par les années et les non-dits ? Qu’en pensez-vous vous-mêmes ?