Mariage de vengeance : L’amour blessé d’Arnaud

— Tu ne comprends donc pas, Sophie ?! hurlais-je, la voix tremblante, mes poings serrés sur la table de la cuisine. La pluie frappait contre la fenêtre de notre appartement à Namur, rythmant ma colère. — Je t’aime, bon sang ! Pourquoi tu fais ça ?

Sophie détourna les yeux, jouant nerveusement avec la bague en argent que je lui avais offerte pour notre premier anniversaire. Elle murmurait, presque inaudible : — Arnaud… Je suis désolée. Je ne voulais pas que ça arrive avec Maxime…

Maxime. Mon meilleur ami depuis l’école primaire à Jambes. Le gars avec qui j’avais partagé mes rêves de gamin, les bières au bord de la Meuse, les secrets d’adolescents. Et maintenant, il avait partagé la femme que j’aimais.

Je me suis levé brusquement, renversant ma chaise. Ma mère, qui vivait à l’étage au-dessus, a entendu le vacarme et a frappé à la porte. — Ça va là-dedans ?

— Oui, maman ! ai-je crié, la gorge serrée.

Sophie a ramassé son sac, les yeux rouges. — Je crois qu’il vaut mieux que je parte…

Je n’ai rien répondu. J’étais vidé. Le silence s’est installé, lourd comme un ciel d’orage sur la Citadelle.

Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma sœur Julie essayait de me changer les idées :

— Viens avec moi au marché du samedi, Arnaud. Tu ne peux pas rester enfermé comme ça !

Mais chaque coin de Namur me rappelait Sophie : le café où on prenait nos gaufres, le cinéma Caméo où on s’était embrassés pour la première fois…

Un soir, alors que je noyais mon chagrin dans une Jupiler au bar Le Ratin-Tot, Delphine est entrée. Elle était une amie d’enfance, toujours souriante malgré ses propres galères : son père malade, sa mère partie vivre à Liège avec un autre homme.

— T’as pas l’air en forme, Arnaud…

— J’ai tout perdu, Delphine. Tout.

Elle m’a regardé avec une douceur qui m’a presque fait pleurer. — On n’a jamais tout perdu tant qu’on a quelqu’un pour écouter.

On a parlé toute la nuit. Elle m’a raconté ses études ratées à l’UNamur, ses petits boulots à la boulangerie de Monsieur Lambert, ses rêves de partir à Bruxelles mais son attachement à sa grand-mère qui ne voulait pas quitter son jardin de roses.

Petit à petit, Delphine est devenue mon refuge. Mais dans mon cœur, c’était toujours Sophie qui brûlait.

Un soir d’hiver, alors que la neige recouvrait les pavés de la vieille ville, j’ai croisé Sophie et Maxime main dans la main devant la gare. Ils riaient. Mon sang n’a fait qu’un tour.

De retour chez moi, j’ai envoyé un message à Delphine :

— Tu veux venir dîner ?

Elle a accepté sans hésiter. Ce soir-là, j’ai décidé de tourner la page. Ou du moins, de faire semblant.

Quelques mois plus tard, lors d’un repas familial chez mes parents à Floreffe, ma mère a lancé :

— Alors Arnaud, tu comptes te marier un jour ou tu vas rester célibataire comme ton oncle Luc ?

Tout le monde a ri. Sauf moi. J’ai regardé Delphine et j’ai dit :

— Et si on se mariait ?

Delphine a rougi jusqu’aux oreilles. — Tu es sérieux ?

J’ai hoché la tête. Mais au fond de moi, c’était Sophie que je voulais blesser. Je voulais qu’elle sache que je pouvais être heureux sans elle.

Les préparatifs du mariage ont été un tourbillon : location de la salle à Gembloux, choix du traiteur (impossible de contenter tout le monde entre les amateurs de boulets liégeois et ceux qui voulaient du stoemp), disputes avec ma sœur sur la liste des invités…

Mais le pire restait à venir : annoncer la nouvelle à Sophie.

Je l’ai croisée par hasard au marché de Noël de Namur. Elle était seule cette fois-ci.

— Salut Arnaud…

— Salut Sophie. Je voulais te dire… Je vais me marier avec Delphine.

Elle a blêmi. — Oh… Je… Félicitations.

Mais ses yeux disaient tout le contraire.

Le jour du mariage est arrivé. Il pleuvait des cordes – typique de notre Belgique – mais Delphine rayonnait dans sa robe blanche achetée chez une petite couturière de Sambreville.

À l’église Saint-Loup, ma mère pleurait d’émotion. Mon père me tapait dans le dos :

— T’as fait le bon choix, fiston.

Mais moi ? J’avais l’impression d’être un imposteur.

Au vin d’honneur, alors que tout le monde dansait sur du Stromae et du Grand Jojo, j’ai aperçu Sophie au fond de la salle. Elle était venue malgré tout.

Elle s’est approchée pendant que Delphine discutait avec ses cousines.

— Pourquoi tu fais ça, Arnaud ? Tu ne l’aimes pas comme tu m’aimais…

J’ai senti ma gorge se nouer. — Peut-être pas… Mais toi non plus tu ne m’aimais pas assez pour rester fidèle.

Elle a baissé les yeux. — Je suis désolée…

La soirée s’est terminée dans un mélange d’euphorie et d’amertume. Delphine m’a embrassé sous les lampions du jardin en me murmurant :

— Merci de m’avoir choisi.

Mais je savais que je ne l’avais pas vraiment choisie elle. J’avais choisi la vengeance.

Les mois ont passé. La routine s’est installée : boulot à l’administration communale de Namur, apéros avec les voisins, repas chez mes parents le dimanche… Mais quelque chose manquait toujours.

Delphine l’a senti avant moi.

Un soir d’automne, alors que les feuilles tombaient sur les trottoirs humides, elle m’a regardé droit dans les yeux :

— Tu ne m’aimes pas vraiment, hein ?

Je n’ai rien pu répondre. Les mots restaient coincés dans ma gorge comme des pierres.

Elle a pris sa valise et est partie chez sa grand-mère à Andenne.

J’ai erré dans notre appartement vide pendant des semaines. Ma mère venait déposer des plats surgelés devant ma porte sans rien dire.

Un jour, j’ai croisé Maxime au Carrefour Express du coin.

— T’as l’air mal en point…

Je l’ai fixé sans haine cette fois-ci. — T’as gagné ce que tu voulais ?

Il a haussé les épaules : — On ne gagne jamais vraiment dans ces histoires-là.

Aujourd’hui, je vis seul avec mon chat Félix et mes souvenirs amers. Parfois je croise Delphine au marché ; elle me sourit poliment mais ses yeux sont tristes.

Je repense souvent à cette question : est-ce qu’on peut vraiment tourner la page en blessant ceux qui nous ont blessés ? Ou est-ce qu’on ne fait que prolonger notre propre souffrance ?

Et vous… avez-vous déjà cru guérir une blessure par la vengeance ?