Le Retour à Namur : Entre Neige et Non-Dits

— Tu crois qu’ils vont vraiment nous ouvrir la porte ?

La voix d’Arnaud tremblait à peine, mais je sentais son inquiétude. Moi, je fixais la route blanche devant nous, le volant serré entre mes doigts gelés. Les essuie-glaces luttaient contre la neige qui tombait dru sur la E411. Namur n’avait jamais semblé aussi loin.

— Ils n’ont pas le choix, répondis-je, plus sèchement que je ne l’aurais voulu. C’est Noël.

Mais au fond de moi, je n’en étais pas si sûre. Cela faisait trois ans que je n’avais pas mis les pieds dans la maison de mon enfance, trois ans depuis cette dispute qui avait tout brisé. Je revoyais encore le visage fermé de mon père, les larmes silencieuses de ma mère, et moi, claquant la porte derrière moi avec la certitude que je ne reviendrais jamais.

Arnaud posa sa main sur la mienne. — Tu veux qu’on fasse demi-tour ?

Je secouai la tête. — Non. Il faut que j’y aille. Il faut que je sache.

Le silence retomba dans l’habitacle, seulement troublé par le bruit du chauffage et le crissement des pneus sur la neige. Je repensais à ce coup de fil inattendu, il y a une semaine. Ma mère, la voix hésitante : « Julie… tu pourrais venir pour Noël ? Ton père… il n’est pas bien. »

Je n’avais pas osé demander plus. Je savais que quelque chose clochait. Mon père n’était jamais « pas bien ». Il était le roc de la famille, l’homme qui ne pleurait jamais, qui ne tombait jamais malade. Mais il y avait eu cette histoire d’usine, ce licenciement brutal après trente ans de service à la FN Herstal. Et puis, mon frère Simon qui avait disparu de la circulation depuis des mois.

Nous arrivâmes enfin devant la maison de briques rouges, au bout d’une petite rue bordée de lampadaires jaunes. La neige avait recouvert le jardin où je jouais enfant. Je restai un instant sans bouger, le cœur battant trop fort.

Arnaud coupa le moteur. — On y va ?

J’hochai la tête et sortis de la voiture. Le froid me saisit aussitôt. J’avançai jusqu’à la porte d’entrée et frappai. Un long silence. Puis j’entendis des pas précipités et la porte s’ouvrit sur ma mère.

— Julie !

Elle me serra dans ses bras si fort que j’en eus mal aux côtes. Je sentis ses larmes couler sur mon épaule.

— Tu es venue… Merci…

Je vis mon père assis dans le salon, une couverture sur les genoux. Il avait vieilli de dix ans en trois ans. Ses cheveux étaient presque entièrement blancs, son visage creusé par l’inquiétude.

— Bonjour papa…

Il détourna les yeux vers la fenêtre. — T’es revenue alors ?

Je sentis une boule se former dans ma gorge. — Oui…

Le repas fut silencieux. Ma mère tentait de combler les vides avec des anecdotes banales sur les voisins ou le prix du mazout qui avait encore augmenté. Arnaud essayait maladroitement de détendre l’atmosphère.

Après le dessert, mon père se leva difficilement et sortit fumer sur le perron. Je le suivis malgré le froid.

— Papa… Qu’est-ce qui se passe ?

Il tira une longue bouffée sur sa cigarette avant de répondre :

— Simon… Il a des ennuis. De gros ennuis.

Je sentis mon cœur s’arrêter.

— Quels genres d’ennuis ?

Il hésita, puis lâcha :

— Il a des dettes. Beaucoup de dettes. Avec des types pas nets du tout à Liège… Et il a disparu depuis deux semaines.

Je m’appuyai contre le mur pour ne pas tomber.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Il haussa les épaules, les yeux brillants :

— On voulait pas t’inquiéter… Tu avais ta vie à Bruxelles…

Je rentrai précipitamment à l’intérieur, les larmes aux yeux. Ma mère me prit dans ses bras.

— On ne sait plus quoi faire… On a peur qu’il lui soit arrivé quelque chose…

Arnaud me regarda sans oser intervenir. Je sentais sa main chaude dans mon dos.

La nuit tomba vite sur Namur ce soir-là. J’entendis mon père pleurer dans sa chambre pour la première fois de ma vie. Ma mère priait en silence dans la cuisine, une vieille statue de Notre-Dame serrée entre ses mains tremblantes.

Le lendemain matin, je décidai d’aller voir les anciens amis de Simon au centre-ville. Je retrouvai Vincent au café Leffe près de la gare.

— Julie ? Ça fait un bail ! Tu cherches Simon ?

Je hochai la tête.

Il baissa les yeux :

— Il traîne avec des gars dangereux… Il devait de l’argent à un certain Karim… J’ai entendu dire qu’il s’était planqué chez une fille à Seraing.

Je remerciai Vincent et pris le train pour Liège avec Arnaud. Le paysage défilait sous un ciel bas et gris, les champs couverts de givre.

À Seraing, nous avons trouvé l’immeuble délabré où Simon aurait pu se cacher. Une jeune femme ouvrit la porte :

— Vous cherchez Simon ? Il est parti hier soir… Il avait l’air paniqué… Il a dit qu’il voulait rentrer à Namur mais qu’il avait peur.

Je laissai mon numéro en suppliant qu’elle m’appelle si elle avait des nouvelles.

De retour chez mes parents, je trouvai ma mère effondrée sur le canapé.

— On a reçu ça…

Elle me tendit une lettre froissée : « Si Simon ne paie pas avant vendredi, il aura des problèmes… »

Mon père serrait les poings si fort que ses jointures blanchissaient.

— On va vendre la voiture s’il le faut ! cria-t-il soudain.

Je me mis à pleurer à chaudes larmes.

Arnaud me prit à part :

— On peut t’aider financièrement… Mais tu dois parler à Simon toi-même.

Le lendemain matin, alors que je buvais un café amer dans la cuisine glaciale, j’entendis frapper à la porte. J’ouvris : Simon était là, amaigri, les yeux cernés, tremblant de froid et de peur.

— Julie… Je suis désolé… J’ai tout gâché…

Je le pris dans mes bras sans réfléchir.

— On va trouver une solution ensemble.

Ce soir-là, toute la famille était réunie autour d’un repas simple mais réconfortant : du stoemp et des saucisses fumées achetées au marché du samedi matin. Mon père souriait faiblement ; ma mère retrouvait un peu de couleur aux joues ; Simon mangeait comme s’il n’avait pas vu de nourriture depuis des jours.

Mais rien n’était réglé pour autant. Les dettes étaient toujours là ; les menaces planaient encore sur nous comme un ciel d’orage sur la Meuse en hiver.

Après le repas, je suis sortie seule dans le jardin enneigé où j’avais tant joué enfant. J’ai levé les yeux vers les étoiles invisibles derrière les nuages bas et j’ai murmuré :

« Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Est-ce que revenir chez soi suffit pour guérir toutes les blessures ? »