Rien n’est jamais ce qu’il paraît : Confessions d’une infirmière à Liège
— Magali, viens vite, c’est urgent !
La voix de Sophie résonne dans le couloir, essoufflée, presque tremblante. Je laisse tomber mon dossier sur le bureau, le cœur déjà serré. Il est six heures du matin, l’aube peine à percer la brume sur les hauteurs de Liège. Je sens que cette journée ne sera pas comme les autres.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Sophie me prend à part, loin des oreilles indiscrètes des autres infirmières.
— C’est Madame Dubois, la patiente de la chambre 512… Elle a passé la nuit à supplier qu’on la laisse sortir. Elle a même tenté de s’enfuir par la fenêtre des toilettes. Elle m’a dit… elle m’a dit qu’elle devait absolument rentrer chez elle, que sa fille était en danger.
Je ferme les yeux un instant. Madame Dubois. Je la connais bien. Une femme discrète, toujours polie, mais avec ce regard hanté qui me rappelle trop souvent ma propre mère. Je me revois petite fille à Seraing, cachée sous la table pendant que mes parents se disputaient à propos de l’argent ou du travail à l’usine Cockerill.
— Je vais aller lui parler, dis-je à Sophie. Merci de m’avoir prévenue.
Je frappe doucement à la porte 512. Un silence pesant me répond. J’entre. Madame Dubois est assise sur son lit, les mains crispées sur la couverture.
— Bonjour, Madame Dubois. Vous avez mal dormi ?
Elle relève la tête, les yeux rougis par les larmes.
— Il faut que je parte, mademoiselle… Ma fille… Elle est seule avec son père… Il boit… Il devient violent… Si je ne rentre pas…
Sa voix se brise. Je sens une boule dans ma gorge. Je pense à mon frère, Benoît, qui a sombré dans l’alcool après le divorce de nos parents. À toutes ces familles brisées que je croise chaque jour dans ces couloirs aseptisés.
— Je comprends votre inquiétude, mais vous êtes encore trop faible pour sortir. Je vais voir ce que je peux faire pour contacter quelqu’un de votre famille ou les services sociaux.
Elle secoue la tête violemment.
— Non ! Surtout pas les services sociaux ! Ils vont me prendre ma fille !
Je reste là, impuissante, à regarder cette femme se débattre contre un système qui ne laisse aucune place à la nuance. Je sors de la chambre, le cœur lourd.
Dans le couloir, je croise le Dr Lefèvre. Il me lance un regard fatigué.
— Encore une nuit agitée ?
— On pourrait dire ça…
Il soupire.
— Tu sais, Magali, on ne peut pas sauver tout le monde.
Je serre les dents. Cette phrase me hante depuis mes débuts ici. Mais comment faire autrement ?
La journée s’étire en longueur. Les alarmes retentissent, les patients réclament, les collègues s’épuisent. À midi, je reçois un appel de mon père.
— Allô ?
— Magali ? Tu pourrais passer ce soir ? Ta mère n’arrête pas de parler de toi… Et puis… Benoît a encore fait des siennes hier soir.
Je ferme les yeux. Mon père n’a jamais su gérer Benoît. Moi non plus d’ailleurs.
— Je finis tard ce soir, papa… Mais je passerai demain matin.
— D’accord… Fais attention à toi.
Je raccroche en soupirant. La famille… On ne choisit pas ses racines, mais elles nous poursuivent partout.
Vers 15h, je retourne voir Madame Dubois. Elle dort enfin, paisible pour la première fois depuis son arrivée. Je m’assieds près d’elle et observe son visage marqué par la fatigue et l’angoisse. Je pense à sa fille, quelque part dans un appartement gris de Saint-Nicolas, peut-être en train d’attendre sa mère ou de craindre le retour du père.
Le soir tombe sur Liège. Les lumières du pont Kennedy scintillent au loin. Je termine mon service en silence, rattrapée par une lassitude profonde.
En rentrant chez moi à Ans, je trouve Benoît assis sur les marches de mon immeuble. Il sent l’alcool à plein nez.
— Magali… J’ai besoin d’aide…
Je voudrais hurler, pleurer, fuir loin de tout ça. Mais je m’assieds à côté de lui et je pose ma main sur son épaule.
— Viens dormir chez moi ce soir. On parlera demain matin.
Il hoche la tête sans un mot.
La nuit est longue. Je repense à Madame Dubois et à sa fille. À mon frère et à notre enfance brisée par les non-dits et la violence ordinaire des familles wallonnes frappées par la crise et le chômage.
Le lendemain matin, j’arrive plus tôt à l’hôpital. Sophie m’attend devant la salle de repos.
— Tu as entendu ? Madame Dubois a disparu cette nuit… Elle a réussi à s’enfuir pendant le changement d’équipe.
Mon cœur s’arrête une seconde.
— Et sa fille ?
— On ne sait pas… Les flics sont passés ce matin pour prendre sa déposition.
Je me sens coupable. Aurais-je pu faire plus ? Prévenir quelqu’un ? Mais qui ? Les services sociaux qu’elle redoutait tant ?
La journée passe dans un brouillard d’angoisse et de culpabilité. Le soir venu, je retrouve Benoît chez mes parents. Ma mère pleure en silence dans la cuisine pendant que mon père regarde le JT sans vraiment écouter.
— Magali… Tu crois qu’on va s’en sortir un jour ?
Je regarde mon frère et je vois dans ses yeux toute la détresse du monde ouvrier wallon qui se sent abandonné par Bruxelles et par la vie elle-même.
— Je ne sais pas, Benoît… Mais on n’a pas le droit d’abandonner ceux qu’on aime.
Plus tard dans la nuit, alors que je peine à trouver le sommeil, je repense à Madame Dubois et à sa fille. À toutes ces femmes invisibles qui luttent chaque jour pour survivre dans l’ombre des cités grises de Liège ou Charleroi.
Est-ce que j’aurais pu changer leur destin ? Est-ce qu’on peut vraiment aider quelqu’un sans se perdre soi-même ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?