D’abord le café, puis toi : Chronique d’une vie wallonne entre rêves et désillusions
— D’abord le café, puis toi, hein ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, sèche comme une tartine oubliée au grille-pain. Je serre la tasse entre mes mains, cherchant un peu de chaleur dans ce matin gris de Liège. Elle me regarde par-dessus ses lunettes, l’air déjà fatigué alors que le soleil n’a même pas percé la brume.
— Maman, écoute-moi deux minutes, s’il te plaît…
Elle soupire, s’assied en face de moi, croise les bras. Je sens que ça va être compliqué. Depuis que papa est parti vivre à Namur avec sa nouvelle compagne — une certaine Véronique, qui a le don d’agacer tout le monde —, tout est compliqué. Même le silence a changé de goût ici.
— J’ai un projet. Avec Quentin et Amélie. On veut lancer une plateforme de livraison…
Elle m’interrompt d’un geste :
— Encore tes idées à la noix ? Tu crois que tu vas révolutionner la Belgique avec ça ? Tu ferais mieux de chercher un vrai boulot chez ArcelorMittal comme ton oncle Luc.
Je sens la colère monter. Toujours la même rengaine : sécurité, CDI, pension. Mais moi, je veux plus que ça. Je veux sentir que je sers à quelque chose, que je peux changer un peu ce monde qui m’étouffe.
— Maman, tu ne comprends pas…
— Non, c’est toi qui ne comprends pas ! On n’a pas les moyens de rêver ici. Regarde autour de toi ! Tu crois que les factures se paient avec des idées ?
Je baisse les yeux. Elle a raison sur un point : l’argent manque. Depuis que papa est parti, c’est elle qui gère tout. Les fins de mois sont tendues, et moi, à 26 ans, je vis encore dans ma chambre d’ado tapissée de posters de Stromae et Eden Hazard.
Mais ce matin-là, je décide de ne pas céder.
— Je vais essayer quand même. Je ne veux pas finir comme tonton Luc, à râler sur tout et à attendre la retraite comme une délivrance.
Elle me lance un regard triste. Je sais qu’elle a peur pour moi. Peur que je me casse la figure, peur que je parte loin comme mon frère Simon qui a fui à Bruxelles pour ne plus jamais revenir.
Le silence retombe. J’entends le vieux radiateur vibrer dans le couloir. Je me lève, prends mon sac à dos et file sans un mot. Dehors, il pleut — évidemment.
Sur le chemin du coworking où on squatte avec Quentin et Amélie, je repense à tout ça. À cette ville qui m’a vu grandir mais qui me donne l’impression d’être coincé dans une boucle sans fin : chômage, petits boulots mal payés, rêves étouffés par la routine.
Quentin m’attend déjà devant la porte, clope au bec.
— Alors ? Elle a dit quoi ta mère ?
Je hausse les épaules.
— Comme d’habitude…
Il sourit tristement.
— T’inquiète. On va leur prouver qu’on peut y arriver.
Amélie arrive en courant sous la pluie, son parapluie retourné par le vent.
— J’ai eu une idée pour le pitch ! On pourrait dire : « La Wallonie livrée chez vous en moins d’une heure ! »
On éclate de rire. L’idée est ridicule mais ça fait du bien de rire. On monte les escaliers branlants du vieux bâtiment industriel transformé en espace partagé. À l’intérieur, ça sent le café froid et l’espoir fatigué des jeunes entrepreneurs qui rêvent tous de percer.
On s’installe autour d’une table bancale. Quentin sort son ordi, Amélie griffonne sur un carnet. Moi, je regarde par la fenêtre : la Meuse coule lentement sous la pluie, indifférente à nos petits drames humains.
On bosse toute la journée sur notre projet : une appli qui permettrait aux gens de commander tout ce qu’ils veulent — des boulets liégeois aux chaussettes made in Belgium — livrés par des étudiants à vélo ou en trottinette électrique. On y croit dur comme fer.
Mais très vite, les problèmes arrivent : il faut trouver des fonds, convaincre des commerçants sceptiques (« Encore une appli ? Vous croyez qu’on a le temps pour ça ? »), gérer les galères administratives (« Vous avez déjà votre numéro d’entreprise ? »). La Belgique n’est pas tendre avec ceux qui veulent sortir des sentiers battus.
Un soir, alors qu’on vient de se faire recaler par un investisseur flamand (« Trop risqué pour la Wallonie »), je rentre chez moi vidé. Ma mère m’attend dans le salon, la télé allumée sur RTL-TVI.
— Tu rentres tard…
Je sens qu’elle voudrait me dire quelque chose mais n’ose pas. Je m’assieds à côté d’elle. On regarde ensemble un reportage sur la fermeture d’une usine à Seraing. Des ouvriers en colère crient leur désespoir devant les caméras.
— Tu vois… murmure-t-elle. C’est ça la réalité ici.
Je ne dis rien. Je pense à tous ces gens qui n’ont plus rien à espérer. Et si elle avait raison ? Et si mes rêves étaient juste des caprices d’enfant gâté ?
Les semaines passent. Les galères s’accumulent : Quentin doit prendre un job chez Delhaize pour payer son loyer ; Amélie se dispute avec ses parents qui veulent qu’elle devienne institutrice « comme tout le monde ». Moi, je commence à douter sérieusement.
Un soir d’automne, alors que je rentre sous une pluie battante, ma mère m’attend dans la cuisine avec une lettre à la main.
— C’est pour toi.
Je reconnais l’écriture de mon père. Mon cœur se serre. Il ne m’a pas écrit depuis des mois.
« Salut fiston,
J’espère que tu vas bien. Je sais que c’est dur en ce moment mais il faut tenir bon. J’ai fait beaucoup d’erreurs mais j’ai compris une chose : il ne faut jamais abandonner ses rêves. Même ici en Belgique, même quand tout semble contre toi… »
Je relis la lettre plusieurs fois. Les mots résonnent en moi comme une promesse fragile.
Le lendemain matin, je me lève tôt et prépare du café pour ma mère. Quand elle descend, je lui tends une tasse fumante.
— D’abord le café… puis moi ?
Elle sourit pour la première fois depuis longtemps.
— Oui… puis toi.
On s’assied ensemble en silence. Pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression qu’on se comprend un peu mieux.
Quelques semaines plus tard, notre projet finit par attirer l’attention d’un petit investisseur local — Monsieur Dupuis, un ancien prof de maths reconverti dans l’économie sociale. Il croit en nous parce qu’il croit en la jeunesse wallonne.
On lance notre appli dans trois quartiers de Liège. Les débuts sont chaotiques : les livreurs se perdent dans les ruelles pavées, certains clients râlent parce que leurs boulets arrivent froids… Mais on tient bon.
Un soir de décembre, alors que je rentre tard après une journée éreintante, ma mère m’attend avec un plat de carbonnade maison.
— Tu sais… Je suis fière de toi.
Je sens les larmes monter mais je me retiens. On mange ensemble en silence, chacun perdu dans ses pensées mais plus proches qu’avant.
Aujourd’hui encore, rien n’est gagné. La vie ici reste dure ; les rêves coûtent cher et les désillusions sont nombreuses. Mais j’ai compris une chose : il faut essayer quand même. Même quand tout semble perdu d’avance.
Est-ce qu’on a vraiment le droit de rêver en Wallonie ? Ou faut-il toujours choisir entre sécurité et passion ? Qu’en pensez-vous ?