Entre les murs de Liège : le poids du silence familial

— Comment peux-tu dire ça, Aurélie ? C’est ta propre mère ! Tu as pleuré à son chevet, et maintenant tu refuses de t’occuper de son enterrement ?

La voix de mon frère, Benoît, résonne dans la cuisine froide de l’appartement de maman, avenue Rogier à Liège. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Le liquide est tiède, presque amer, comme tout ce qui me traverse depuis deux jours. Je n’arrive pas à soutenir son regard. Il y a trop de colère dans ses yeux, trop de reproches dans sa bouche.

— Ce n’est pas ça… Je… Je n’y arrive pas, c’est tout. Je ne peux pas tout porter toute seule, Benoît. Où étais-tu ces dernières années ?

Il tape du poing sur la table, faisant sursauter la vieille chatte de maman qui s’enfuit sous le buffet. Sa voix se brise :

— Tu crois que c’était facile pour moi à Bruxelles ? J’ai mes enfants, mon boulot… Et toi, tu étais là, tu aurais pu m’appeler !

Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent : les nuits blanches à l’hôpital Saint-Joseph, les odeurs d’antiseptique, les machines qui bipent dans la chambre 14. Maman qui me serre la main, trop faible pour parler. Et moi, seule, à attendre que Benoît daigne répondre à mes messages.

Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage. Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant lui.

— Tu sais quoi ? Occupe-toi de l’enterrement si tu veux tant donner des leçons. Moi, je n’en peux plus.

Je claque la porte derrière moi. Dans la cage d’escalier sombre, l’odeur de poussière et de lessive me ramène en enfance. Je revois maman qui descendait les marches avec son panier en osier, toujours pressée, toujours fatiguée. Je m’effondre sur une marche, la tête entre les mains.

« Comment on en est arrivés là ? »

Le lendemain matin, je retourne à l’hôpital pour signer les papiers. L’infirmière, Madame Delvaux — une femme au visage doux et fatigué — me tend un stylo sans un mot. Derrière elle, j’aperçois Kinga, l’aide-soignante polonaise qui s’est tant occupée de maman.

— Aurélie… Je suis désolée. Ta maman était une femme courageuse.

Je hoche la tête sans trouver mes mots. Kinga pose une main sur mon épaule.

— Tu sais… Ici, on voit beaucoup de familles se déchirer quand quelqu’un part. Mais il ne faut pas laisser la colère gagner.

Je voudrais lui répondre que c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais ma gorge est serrée.

En sortant de l’hôpital, je croise Irina, une autre aide-soignante. Elle me lance d’un ton sec :

— C’est incroyable… Votre mère est morte seule alors que vous étiez là à pleurer à son chevet. Et maintenant vous ne voulez même pas organiser ses funérailles ?

Je sens mon visage s’embraser de honte et de colère mêlées.

— Vous ne savez rien de notre histoire !

Elle hausse les épaules et s’éloigne dans le couloir.

Sur le trottoir, le ciel est bas et gris comme souvent à Liège en février. Je marche sans but jusqu’à la place Saint-Lambert. Les passants me frôlent sans me voir. J’ai l’impression d’être invisible, étrangère dans ma propre ville.

Le soir venu, je rentre chez moi à Seraing. Mon compagnon, François, m’attend dans le salon avec une bière Jupiler à la main.

— Alors ? Ça s’est passé comment avec Benoît ?

Je m’effondre sur le canapé.

— C’est la guerre. Il me reproche tout… Il dit que je devrais tout organiser alors qu’il n’a rien fait depuis des années.

François soupire.

— Les histoires de famille… Ça finit toujours mal quand il faut parler d’argent ou d’enterrement.

Je ris jaune.

— On n’a même pas encore parlé d’argent ! Juste du cercueil et des fleurs…

Il pose sa main sur la mienne.

— Tu veux que je t’aide ? On peut aller voir les pompes funèbres ensemble demain.

Je hoche la tête. Mais au fond de moi, je sais que rien ne pourra réparer ce qui est brisé entre Benoît et moi.

Le lendemain matin, nous entrons chez Funérailles Lambert & Fils à Ans. L’odeur de cire et de lys me donne la nausée. Un homme en costume sombre nous accueille avec un sourire compassé.

— Mes condoléances, madame Dufour. Vous avez déjà réfléchi au type de cérémonie ? Religieuse ou civile ?

Je regarde François, perdue.

— Maman n’allait plus à l’église depuis des années… Mais Benoît voudra sûrement une messe.

L’homme note quelque chose sur son carnet.

— Et pour le cercueil ? Bois clair ou foncé ?

Je sens la colère monter à nouveau. Tout cela me paraît absurde. On choisit un cercueil comme on choisirait un meuble chez IKEA.

— Je ne sais pas… Faites au plus simple.

François intervient doucement :

— Peut-être qu’on devrait attendre l’avis de ton frère ?

Je serre les dents.

— Il n’a qu’à venir s’en occuper lui-même !

En sortant du funérarium, mon téléphone vibre. Un message de Benoît : « On doit parler pour le notaire. Appelle-moi. »

Je sens mon cœur se serrer. Déjà l’argent… Déjà les comptes à régler alors que maman n’est même pas encore enterrée.

Le soir même, je retrouve Benoît chez le notaire Maître Van Damme, rue Saint-Gilles. L’ambiance est glaciale. Le notaire lit le testament d’une voix monocorde :

— Madame Dufour laisse son appartement à ses deux enfants à parts égales…

Benoît m’interrompt :

— Je veux vendre tout de suite. J’ai besoin d’argent pour rembourser mon crédit à Bruxelles.

Je le fixe, incrédule.

— Tu pourrais au moins attendre qu’on ait fait le deuil !

Il hausse les épaules.

— Le deuil ne paie pas les factures, Aurélie.

Le notaire nous regarde tour à tour comme s’il assistait à une pièce déjà vue cent fois.

En sortant du bureau, je fonds en larmes sur le trottoir. François me rejoint et me serre fort contre lui.

— Tu veux vraiment vendre l’appartement ?

Je secoue la tête.

— C’est tout ce qu’il nous reste d’elle… Mais Benoît ne pense qu’à l’argent.

Les jours passent dans un brouillard épais fait de démarches administratives et de disputes par SMS avec Benoît. La veille des funérailles, il m’appelle tard dans la nuit :

— Aurélie… Je suis désolé pour tout ça. Mais je n’y arrive pas non plus… J’ai peur d’aller à l’église demain.

Sa voix tremble comme celle d’un enfant perdu.

— On y va ensemble ? Comme quand on était petits ?

Un long silence s’installe entre nous avant que je réponde :

— Oui… On y va ensemble.

Le lendemain matin, sous une pluie fine typiquement wallonne, nous marchons côte à côte derrière le corbillard jusqu’au cimetière de Robermont. Les mots sont inutiles ; nos mains se frôlent timidement comme si nous cherchions à retrouver un peu de cette complicité perdue.

Au moment où le cercueil disparaît sous la terre mouillée, je sens enfin les larmes couler librement sur mes joues. Benoît pose sa main sur mon épaule et murmure :

— Pardon…

Je ferme les yeux et respire profondément l’air froid du matin liégeois. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour recoller les morceaux… Peut-être que le silence n’aura pas le dernier mot cette fois-ci.

Mais dites-moi… Est-ce qu’on peut vraiment pardonner tout ce qui a été tu pendant des années ? Ou bien certaines blessures restent-elles ouvertes pour toujours ?