Une semaine chez maman – Fuir le chaos pour retrouver un peu de paix
— Tu comptes rester encore longtemps ici, Simon ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, douce mais ferme. Je suis assis à la table, le regard perdu dans la tasse de café qu’elle vient de me servir. Une semaine déjà que j’ai quitté mon appartement à Liège pour revenir dans cette maison à Namur, là où chaque chose a sa place, où l’odeur du savon de Marseille se mêle à celle du café fraîchement moulu.
Je n’ose pas la regarder. Je sens son inquiétude, son agacement aussi. Elle n’a jamais aimé les situations qui traînent, les problèmes non résolus. Chez elle, tout doit être rangé, même les émotions.
— Je ne sais pas, maman…
Ma voix est à peine un souffle. Je me sens ridicule, à trente-deux ans, obligé de revenir chez ma mère parce que je n’arrive plus à vivre dans mon propre appartement. Le désordre m’a envahi, comme une marée noire qui s’insinue partout : vaisselle sale empilée dans l’évier, vêtements éparpillés sur le canapé, papiers administratifs jamais ouverts. Et puis ce silence pesant depuis que Sophie est partie.
— Tu sais, Simon, ce n’est pas une solution de fuir tes problèmes. Il faut affronter la réalité.
Je serre la tasse entre mes mains. Affronter la réalité… Facile à dire. Depuis que Sophie m’a quitté il y a deux mois, tout s’est effondré. Elle ne supportait plus mon incapacité à organiser quoi que ce soit, ni dans la maison ni dans notre vie. Elle disait que je vivais dans le passé, que je voulais tout contrôler comme maman le faisait quand j’étais petit.
— Tu te souviens quand tu étais petit ? demande maman en essuyant le plan de travail déjà impeccable. Tu rangeais tes jouets sans qu’on te le demande. Tu étais si ordonné…
Je souris tristement. Oui, je me souviens. Mais c’était facile alors : maman était là pour tout cadrer, pour donner un sens à chaque chose. Aujourd’hui, je me débats dans un monde où rien n’a de place fixe.
Mon frère Arnaud débarque sans prévenir, comme toujours. Il claque la porte d’entrée et lance un « Salut la compagnie ! » sonore qui fait sursauter maman.
— Ah ben voilà l’enfant prodigue ! ironise-t-il en me voyant. Alors, Simon, t’as encore fui ton bordel ?
Je me crispe. Arnaud a toujours été l’opposé de moi : spontané, bordélique mais heureux. Il vit à Bruxelles avec sa copine flamande et ne revient que pour les grandes occasions ou quand il a besoin d’argent.
— Laisse-le tranquille, Arnaud, intervient maman d’un ton sec.
Mais il continue :
— Sérieux, Simon, tu vas pas passer ta vie à courir chez maman dès que ça va pas ? T’as trente balais !
Je sens la colère monter. Mais au fond, il a raison. Je suis incapable d’affronter le chaos de ma propre vie.
Le soir venu, je m’enferme dans ma chambre d’adolescent. Les posters de Stromae et des Diables Rouges sont toujours là, comme figés dans le temps. Je m’allonge sur le lit et ferme les yeux. J’entends maman qui range encore en bas, qui passe l’aspirateur alors qu’il est déjà vingt-deux heures.
Je repense à Sophie. À notre dernier soir ensemble. Elle avait crié :
— Je ne peux plus vivre dans ce capharnaüm ! Tu ne fais rien pour t’en sortir !
Et elle avait claqué la porte. Depuis, je n’ai plus touché à rien dans l’appartement. Comme si en laissant tout en plan, je pouvais figer le temps avant son départ.
Le lendemain matin, maman me propose d’aller au marché avec elle. Place du Vieux Marché aux Grains, les étals débordent de fraises de Wépion et de fromages de Herve. Maman discute avec tous les commerçants ; elle connaît leurs histoires par cœur.
— Tu devrais sortir plus souvent, Simon. Voir du monde…
Mais je n’ai envie de rien. Je me sens vide.
En rentrant, on croise Madame Dupuis, la voisine du rez-de-chaussée.
— Alors Simon, toujours chez maman ?
Son sourire est faux ; elle adore les ragots du quartier.
— Oui… Je prends un peu l’air ici.
Elle hoche la tête d’un air entendu. Je devine déjà les conversations qui vont suivre : « Le fils Delvaux est encore revenu… Il n’a jamais su se débrouiller tout seul… »
Le soir même, Arnaud revient dîner. L’ambiance est tendue autour des boulets à la liégeoise que maman a préparés.
— Faut que tu te reprennes en main, Simon. T’as pas envie d’avoir ta propre famille un jour ?
Je serre les dents.
— Arrête avec ça ! T’as toujours été le préféré parce que tu fais ce que tu veux sans te soucier des autres !
Arnaud éclate de rire.
— Le préféré ? Tu rigoles ou quoi ? C’est toi qui restes collé à maman !
Maman tape du poing sur la table.
— Ça suffit ! Vous n’êtes plus des enfants !
Un silence gênant s’installe.
Après le repas, je sors marcher le long de la Meuse. Le vent est froid mais ça me fait du bien. Je repense à mon enfance ici : les balades en vélo avec papa avant qu’il ne parte vivre avec « sa nouvelle famille » à Charleroi ; les dimanches pluvieux devant « Strip-Tease » à la télé ; les goûters chez mamie avec ses gaufres liégeoises brûlées.
Tout semblait plus simple alors.
Je rentre tard et trouve maman assise dans le salon, tricotant en silence.
— Simon… Tu sais que tu peux rester autant que tu veux ici. Mais tu dois trouver ta place ailleurs aussi…
Ses mots me transpercent. Je sais qu’elle a raison mais j’ai peur d’affronter ce qui m’attend dehors : le vide de mon appartement, l’absence de Sophie, mes échecs professionnels (mon contrat d’intérim à l’administration communale n’a pas été renouvelé).
Les jours passent et je m’enfonce dans une routine rassurante : café avec maman le matin, marché ou promenade l’après-midi, repas en famille le soir (quand Arnaud ne vient pas semer la zizanie). Mais chaque nuit, l’angoisse revient : combien de temps vais-je pouvoir rester ici sans devenir un poids ?
Un soir, alors que je range la vaisselle (un geste rare pour moi), maman me regarde longuement.
— Tu sais pourquoi j’ai toujours tenu à ce que tout soit en ordre ici ? Ce n’était pas pour impressionner les voisins ou pour avoir bonne conscience… C’était pour ne pas sombrer après le départ de ton père. Ranger m’aidait à tenir debout.
Je comprends soudain que son obsession du ménage était sa façon à elle de survivre au chaos intérieur.
Le lendemain matin, je prends une décision : retourner chez moi affronter mon désordre et essayer d’y mettre un peu d’ordre — pas seulement dans l’appartement mais aussi dans ma vie.
Avant de partir, maman me serre fort contre elle.
— N’oublie pas : tu n’es pas seul.
Sur le quai de la gare de Namur, j’attends mon train pour Liège avec une boule au ventre mais aussi une étrange sensation d’espoir.
En montant dans le train, je me demande : Est-ce qu’on peut vraiment apprendre à vivre avec son propre chaos ? Ou bien sommes-nous condamnés à répéter les mêmes erreurs que nos parents ? Qu’en pensez-vous ?