Qui es-tu vraiment?
— Encore ces voisins du dessus qui font la fête, ça commence à sérieusement me gonfler ! Il est trois heures du matin !
Je secouai doucement Marc, qui dormait paisiblement à côté de moi. Il grogna, se frotta les yeux, puis marmonna :
— Cath, je dormais si bien… Pourquoi tu me réveilles ? J’ai une tournée demain matin.
— Tu entends pas ? Ils gueulent encore ! Va leur dire quelque chose, s’il te plaît !
Marc soupira, tira la couette sur sa tête et fit mine de ne pas m’entendre. Je restai là, assise dans le noir, le cœur battant trop fort pour pouvoir me rendormir. Les basses résonnaient dans tout l’immeuble de la rue Saint-Gilles, et je sentais la colère monter en moi comme une vague noire.
Je me levai brusquement, enfilai mon vieux gilet bleu et sortis dans le couloir. L’odeur de bière et de tabac froid flottait déjà dans l’air. J’hésitai devant la porte des voisins, puis frappai fort.
— Oh Catherine ! Tu viens boire un verre ? s’exclama Thomas en ouvrant la porte, les joues rouges et le sourire large.
— Non Thomas, je viens vous demander de baisser le son. Il est trois heures du matin, vous pourriez penser aux autres !
Derrière lui, j’aperçus Sophie, sa copine, qui leva les yeux au ciel. Un rire éclata dans le salon. Je sentis mes mains trembler. Thomas haussa les épaules :
— Allez, c’est vendredi soir ! On bosse toute la semaine comme des cons, on a bien le droit de s’amuser un peu…
— Pas au point d’empêcher tout l’immeuble de dormir !
Il referma la porte sans répondre. Je restai plantée là, humiliée et furieuse. En redescendant chez moi, je croisai Madame Dupuis du troisième, qui me lança un regard complice :
— Ils recommencent ? J’appelle la police si ça continue.
Je hochai la tête sans conviction. De retour dans notre appartement, Marc ronflait déjà. Je m’assis sur le canapé du salon, fixant le mur. J’avais l’impression d’étouffer.
Depuis quelques mois, tout me semblait trop lourd : le boulot à la librairie qui ne payait plus assez, les factures qui s’accumulaient sur la table de la cuisine, et cette impression que Marc et moi n’étions plus que deux étrangers partageant un lit. Même ma mère avait arrêté de m’appeler tous les dimanches.
Je repensai à mon enfance à Namur, aux dimanches passés à marcher dans la Citadelle avec mon père. Il me disait toujours : « Catherine, il faut savoir ce qu’on veut dans la vie. » Mais moi, je ne savais plus rien.
Un bruit sourd me fit sursauter : quelqu’un venait de cogner contre notre porte. J’ouvris précipitamment : c’était Sophie, les yeux brillants d’alcool.
— Désolée pour le bruit… Tu veux venir boire un verre avec nous ? Ça te changerait les idées.
Je faillis refuser, mais quelque chose en moi céda. J’avais besoin de sortir de cette torpeur. J’enfilai mes chaussures et montai chez eux.
L’appartement était envahi par une dizaine de personnes que je connaissais à peine. Thomas me tendit un verre de peket.
— À la Wallonie ! cria-t-il.
Je bus d’un trait. La musique était trop forte, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sentis légère. Je ris avec Sophie en évoquant nos galères de boulot — elle était infirmière à l’hôpital CHU et n’en pouvait plus des horaires impossibles.
— Tu sais Catherine… Parfois j’ai envie de tout plaquer et partir à Ostende ouvrir un bar sur la plage.
— Moi aussi… Mais je crois que je n’ai jamais eu le courage de rien changer.
Soudain, Thomas monta sur une chaise et lança :
— On fait un jeu ? Chacun doit révéler un secret qu’il n’a jamais dit à personne !
Les rires fusèrent. Mon cœur se serra. Quand vint mon tour, tous les regards se tournèrent vers moi.
— Je… Je crois que je ne suis pas heureuse ici. Ni avec Marc, ni dans ce boulot… Ni même dans cette ville.
Un silence gênant s’installa. Sophie posa une main sur mon épaule.
— Tu sais Catherine, t’es pas obligée de rester si ça va pas…
Je souris tristement. La soirée continua sans moi ; je redescendis chez nous sans un bruit. Marc dormait toujours. Je m’allongeai à côté de lui mais ne trouvai pas le sommeil.
Le lendemain matin, alors que Marc partait déjà pour sa tournée de livraison à Charleroi, il me lança sans me regarder :
— T’as pas dormi ? T’as une sale tête.
— Non… J’ai réfléchi toute la nuit.
Il haussa les épaules et claqua la porte derrière lui. Je restai seule dans l’appartement silencieux. Je pris une douche brûlante puis appelai ma mère à Namur.
— Allô maman ?
— Catherine ? Ça va ma chérie ? Tu ne m’appelles plus beaucoup…
J’éclatai en sanglots sans pouvoir m’arrêter. Ma mère attendit patiemment que je me calme.
— Dis-moi ce qui ne va pas.
Je lui racontai tout : Marc qui ne me regardait plus vraiment, le boulot qui me rongeait, cette impression d’être invisible même pour moi-même.
— Tu sais Catherine… Parfois il faut accepter de tout remettre en question. Tu peux venir quelques jours ici si tu veux te reposer.
J’acceptai sans réfléchir. Je fis ma valise en vitesse et pris le train pour Namur sous une pluie fine typiquement belge.
À la gare, ma mère m’attendait avec son vieux parapluie jaune. Elle me serra fort contre elle.
Chez elle, tout était comme avant : l’odeur du café chaud le matin, les rideaux fleuris aux fenêtres. Je retrouvai un peu de paix dans ces gestes simples.
Un soir, alors que nous dînions ensemble — stoemp saucisses comme quand j’étais petite — ma mère me demanda doucement :
— Tu crois que tu aimes encore Marc ?
Je baissai les yeux sur mon assiette.
— Je ne sais pas… Peut-être que je n’ai jamais vraiment su ce que c’était d’aimer quelqu’un pour de vrai.
Elle posa sa main sur la mienne :
— Tu as le droit de choisir ta vie Catherine. Même si ça fait peur.
Les jours passèrent lentement à Namur. Je marchais beaucoup au bord de la Meuse pour essayer d’y voir plus clair. Un après-midi, j’appelai Marc pour lui dire que j’avais besoin de temps.
Il resta silencieux longtemps avant de répondre :
— Fais comme tu veux Catherine… Mais sache que moi aussi j’en peux plus de cette vie-là.
Je raccrochai en pleurant toutes les larmes de mon corps.
Quelques semaines plus tard, je trouvai un petit boulot dans une librairie indépendante du centre-ville. J’y retrouvai un peu de sens — parler avec des clients passionnés par les livres, sentir l’odeur du papier neuf chaque matin…
Marc et moi avons fini par nous séparer sans éclats ni cris ; juste deux personnes fatiguées qui avaient cessé de se comprendre.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à cette nuit où tout a basculé à cause d’une fête trop bruyante chez mes voisins liégeois. Parfois il suffit d’un rien pour faire éclater la vérité qu’on cachait depuis trop longtemps.
Est-ce qu’on choisit vraiment sa vie ou est-ce qu’on se laisse porter par les habitudes jusqu’à ce qu’un bruit trop fort nous réveille enfin ? Et vous… Qu’est-ce qui vous a réveillé un jour ?