Le poids du silence : histoire d’un fils wallon

« Maman, qu’est-ce qui se passe ? » Ma voix tremble, je sens déjà la fatigue me ronger, mais la voir là, effondrée sur la chaise de la cuisine, me glace le sang. Elle ne répond pas. Juste ce silence, lourd, presque coupable. Puis la voix de ma grand-mère, sèche comme un coup de fouet : « Aline, je t’avais prévenue, hein ! Mais tu n’écoutes jamais. »

Je pose mon sac à côté du radiateur, j’essaye de reprendre mon souffle. Toute la journée à l’usine de Flémalle, à souder des pièces dans le vacarme et la poussière, et voilà que je rentre chez moi pour retrouver la guerre froide. Je m’appelle Lubomir – Lubo pour tout le monde ici – et je suis le seul homme de la maison depuis que papa est parti avec une autre quand j’avais quinze ans. Depuis, c’est moi le pilier. Le « bon fils », celui qui ne dit jamais non.

« Maman, parle-moi… » Je m’agenouille devant elle. Elle lève enfin les yeux vers moi, rouges et gonflés. « C’est ta sœur… Elle a encore fait des siennes. »

Ma sœur, Sophie. L’enfant prodigue qui revient toujours quand elle a besoin d’argent ou d’un toit. Elle a débarqué ce matin avec son fils, Mathis, six ans, sans prévenir. Encore une fois. Ma mère n’a pas su dire non. Comment pourrait-elle ? On ne sait pas dire non dans cette famille.

« Elle est où ? »
« Partie chez une copine… Elle m’a laissée Mathis. »

Je serre les poings. Je pense à mon propre fils, Théo, que je ne vois qu’un week-end sur deux depuis mon divorce avec Julie. Je pense à tout ce que j’ai sacrifié pour cette famille : mes rêves de partir à Bruxelles, mes économies pour acheter une voiture neuve, mes soirées à regarder la télé au lieu de sortir avec des amis.

Ma grand-mère s’approche de moi, son éternel tablier noué autour de la taille. « Lubo, tu dois mettre les choses au clair avec ta sœur. Tu ne peux pas continuer comme ça. »

Mais comment ? Ici, à Seraing, on ne règle pas les conflits en criant ou en claquant les portes. On encaisse. On se tait. On fait bonne figure devant les voisins.

Je monte dans ma chambre pour me changer. Sur le lit, mon téléphone vibre : un message de Julie. « Théo a eu une mauvaise note en maths. Tu pourrais lui parler ? » Je soupire. Même loin d’elle, elle trouve le moyen de me rappeler que je ne suis pas assez présent.

En redescendant, je croise Mathis dans le couloir. Il me regarde avec ses grands yeux fatigués. « Tonton Lubo… tu peux jouer avec moi ? »

Je n’ai pas la force. Mais je dis oui quand même.

On s’installe sur le tapis du salon avec ses petites voitures. Il me raconte que sa maman a crié ce matin parce qu’elle n’avait plus d’argent pour l’électricité. Qu’ils ont dormi chez une amie à Liège la nuit dernière parce que l’appartement était trop froid.

Je sens la colère monter en moi contre Sophie… mais aussi contre moi-même. Pourquoi est-ce toujours moi qui dois réparer les dégâts ? Pourquoi c’est toujours moi qui dois être fort ?

Le soir tombe sur la rue Léon Blum. Les lampadaires s’allument un à un, projetant leur lumière jaune sur les pavés humides. Ma mère prépare une soupe aux poireaux – la même recette que quand j’étais petit – et ma grand-mère râle parce qu’il n’y a plus assez de pain.

Sophie rentre vers 21h, les joues rouges et l’odeur de bière sur le souffle. « Désolée, j’ai perdu la notion du temps… » Elle évite mon regard.

Je me retiens de hurler. Je voudrais lui dire tout ce que j’ai sur le cœur : que je suis fatigué de porter tout le monde à bout de bras, que j’aimerais penser à moi pour une fois, que je voudrais juste… respirer.

Mais je ne dis rien.

Après le repas, je sors fumer une cigarette sur le balcon. Le froid me mord les doigts mais ça m’apaise un peu. J’entends ma mère pleurer dans la cuisine pendant que ma grand-mère marmonne des prières en wallon.

Je repense à mon père. À ce jour où il a claqué la porte sans se retourner. Est-ce qu’il a eu raison ? Est-ce qu’il faut tout abandonner pour survivre ?

Le lendemain matin, je me réveille avec un mal de tête atroce. Je descends à la cuisine : Sophie dort encore sur le canapé, Mathis est déjà devant les dessins animés, ma mère prépare du café en silence.

« Lubo… tu pourrais aller chercher du lait à l’épicerie ? » demande-t-elle timidement.

Je prends mon manteau sans répondre. Dehors, il pleut finement ; les trottoirs brillent sous les néons des vitrines fermées. À l’épicerie du coin, Madame Delvaux me lance un sourire triste : « Toujours toi pour tout faire… Courage hein ! »

Sur le chemin du retour, je croise mon voisin Pascal qui promène son chien.
« Ça va Lubo ? T’as pas l’air dans ton assiette… »
Je hausse les épaules : « Ça ira… Faut bien avancer… »

Mais au fond de moi, je sens que quelque chose se brise.

Le week-end suivant, c’est mon tour d’avoir Théo. Je veux lui offrir un moment rien qu’à nous : on va au parc de la Boverie à Liège, on mange des gaufres et on regarde les péniches passer sur la Meuse.

« Papa… pourquoi tu souris jamais ? »
La question me frappe comme une gifle.
« Je suis juste fatigué mon grand… Mais ça va aller. »

Le soir venu, je ramène Théo chez Julie et je rentre à Seraing sous la pluie battante. En ouvrant la porte, je trouve Sophie en train de fouiller dans mon portefeuille.
« Qu’est-ce que tu fais ?! »
Elle sursaute : « J’avais besoin d’argent pour Mathis… Je voulais te demander mais t’étais pas là… »

C’en est trop.
« Sophie ! Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu dois te prendre en main ! Moi aussi j’ai mes problèmes ! »
Elle éclate en sanglots : « Je suis désolée Lubo… J’y arrive pas toute seule… »
Ma mère accourt : « Arrêtez ! On est une famille ! On doit s’entraider ! »
Ma grand-mère tape du poing sur la table : « Et toi Aline, tu fais quoi pour aider ton fils ? Il va finir par crever sous vos demandes ! »

Le silence retombe comme une chape de plomb.

Cette nuit-là, je dors mal. Je rêve que je coule dans une rivière noire et glacée pendant que ma famille me regarde sans bouger depuis la berge.

Au petit matin, je prends une décision : il faut que ça change. Pour moi. Pour Théo.
Je convoque tout le monde dans le salon.
« Écoutez-moi bien : je ne peux plus tout porter seul. Chacun doit prendre ses responsabilités maintenant. Sophie, tu dois chercher un travail ou demander de l’aide sociale ; maman et mamy, vous devez arrêter de tout accepter sans rien dire… Sinon je vais finir par partir moi aussi. »

Personne ne répond tout de suite.
Puis Sophie hoche la tête en pleurant ; ma mère baisse les yeux ; ma grand-mère soupire mais ne dit rien.

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, je me sens un peu plus léger.
Mais au fond de moi subsiste cette question lancinante : est-ce vraiment possible de s’émanciper sans trahir ceux qu’on aime ? Ou bien sommes-nous condamnés à nous sacrifier jusqu’à disparaître ?

Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour votre famille ?