Je ne veux pas de belle-mère !
— Marie, tu pourrais au moins essayer d’être polie ce soir, hein ?
La voix de mon père résonne encore dans ma tête alors que je traîne les pieds sur les pavés humides de la rue de Fer. Je n’ai aucune envie de rentrer à la maison. Depuis le divorce, notre appartement à Namur est devenu un théâtre où je joue sans cesse le même rôle : la gentille fille qui sourit aux inconnues que papa ramène. Mais ce soir, je n’en peux plus. Je sens la colère me brûler la gorge.
Je m’arrête devant la vitrine d’une librairie. Mon reflet me renvoie une image fatiguée : mes cheveux bruns en bataille, mes yeux cernés. J’ai seize ans, et j’ai l’impression d’en avoir trente. Je repense à ce matin, quand papa a lancé, l’air de rien :
— Ce soir, tu rencontreras Sophie. Elle est spéciale, tu verras.
Sophie… Encore une. Après Annick, après Véronique, après Chantal. Toutes ces femmes qui ont défilé dans notre salon, chacune avec son parfum trop fort et ses sourires forcés. Aucune n’a jamais compris que je ne voulais pas d’elles. Je veux juste retrouver maman, ou du moins, retrouver la paix qu’on avait avant.
Je pousse la porte de l’immeuble à contrecœur. L’ascenseur est en panne, comme toujours. Je grimpe les escaliers en traînant mon sac à dos. Au deuxième étage, j’entends déjà des voix derrière la porte.
— Marie ! Viens dire bonjour !
La voix de papa est faussement enjouée. Je prends une grande inspiration et entre dans le salon. Sophie est là, assise sur le canapé, une coupe de crémant à la main. Elle porte un tailleur bleu ciel et un sourire qui me donne envie de fuir.
— Bonjour Marie ! Ton papa m’a tellement parlé de toi !
Je marmonne un « bonsoir » sans la regarder. Papa me lance un regard noir.
— Marie, fais un effort, s’il te plaît.
Je serre les dents. Sophie tente une approche :
— Tu sais, j’ai aussi une fille de ton âge. Elle s’appelle Élodie. Peut-être qu’on pourrait se voir toutes les trois ?
Je sens la colère monter.
— Je n’ai pas besoin d’une nouvelle famille, merci.
Un silence gênant s’installe. Papa se racle la gorge.
— Marie, ce n’est pas comme ça qu’on accueille quelqu’un.
Je me lève brusquement.
— Je vais dans ma chambre.
Je claque la porte derrière moi et m’effondre sur mon lit. J’entends papa s’excuser auprès de Sophie dans le salon. Les murs sont fins ; je perçois chaque mot.
— Elle a du mal depuis le divorce… Il faut lui laisser du temps.
Mais du temps, ça fait déjà deux ans que j’en demande ! Deux ans à voir défiler des inconnues dans mon salon, deux ans à devoir sourire alors que j’ai juste envie de crier.
Mon téléphone vibre. Un message de maman : « Courage ma chérie. Je t’aime fort. »
Je sens les larmes monter. Maman vit à Liège maintenant, avec son nouveau compagnon, Luc. Je ne l’aime pas non plus, mais au moins elle ne m’impose rien. Elle me laisse respirer.
Le lendemain matin, je descends pour le petit-déjeuner. Sophie est encore là, en train de préparer du café comme si elle était déjà chez elle.
— Bonjour Marie ! Tu veux une tartine ?
Je secoue la tête et attrape une pomme.
Papa entre dans la cuisine.
— On va au marché ce matin avec Sophie. Tu viens ?
Je hausse les épaules.
— Non merci.
Sophie tente encore :
— Tu sais, j’adore le marché de Namur ! Il y a un fromager incroyable…
Je ne réponds pas. Papa soupire et sort avec elle. Dès qu’ils sont partis, je m’effondre en larmes sur la table. Pourquoi ne voient-ils pas que j’étouffe ?
À l’école, ça ne va pas mieux. Mes amis parlent de leurs familles « normales ». Thomas se plaint que sa mère est trop stricte ; Julie râle parce que ses parents refusent qu’elle parte en voyage scolaire à Bruges. Moi, je me tais. Personne ne comprend ce que c’est d’avoir deux parents qui essaient chacun de reconstruire leur vie sans se soucier de ce que je ressens.
Un jour, en cours de français, madame Delvaux nous demande d’écrire une rédaction sur « Ce que signifie la famille pour moi ». Je reste paralysée devant ma feuille blanche. La famille ? Un champ de ruines où chacun tente de sauver ce qu’il peut ? Un puzzle dont il manque toujours une pièce ?
Le soir même, papa rentre plus tôt que d’habitude. Il s’assied sur mon lit sans frapper.
— Marie… Il faut qu’on parle.
Je détourne les yeux.
— Sophie va venir vivre ici quelques temps…
Je sens mon cœur s’arrêter.
— Non ! Papa, tu ne peux pas faire ça !
Il soupire.
— J’ai besoin d’avancer moi aussi… Tu comprends ?
Non, je ne comprends pas. Pourquoi son bonheur doit-il passer avant le mien ? Pourquoi personne ne me demande jamais ce que je veux ?
Les semaines passent et Sophie s’installe peu à peu dans notre vie. Elle change les rideaux du salon, réorganise la cuisine, met des photos d’elle et Élodie sur les étagères. J’ai l’impression qu’on efface tout ce qui faisait notre famille avant.
Un soir, alors que je rentre d’une répétition avec l’orchestre du lycée – la seule chose qui me fait encore du bien – j’entends Sophie parler à papa dans la cuisine :
— Ta fille ne fait aucun effort… Je ne sais pas si je pourrai supporter ça longtemps.
Papa répond à voix basse :
— Elle finira par s’y faire… Il faut juste être patient.
Mais moi, je n’ai plus envie d’être patiente. Je décide d’aller passer le week-end chez maman à Liège sans prévenir personne. Dans le train qui longe la Meuse, je regarde défiler les paysages gris et pluvieux de Wallonie et je me demande si quelque part il existe une famille où tout est simple.
Chez maman, l’ambiance est différente mais pas forcément meilleure. Luc essaie d’être gentil mais il n’est pas mon père. Maman travaille beaucoup ; on se croise à peine. Le samedi soir, elle me propose d’aller au cinéma mais je refuse : je préfère rester seule dans ma chambre à écouter Brel en boucle.
Le dimanche soir, je dois rentrer à Namur. Sur le quai de la gare des Guillemins, maman me serre fort dans ses bras :
— Ça va aller ma puce… Tu es forte.
Mais je ne me sens pas forte du tout.
De retour à l’appartement, Sophie a préparé un gratin dauphinois – comme si ça pouvait tout arranger. Papa tente un sourire maladroit :
— On t’a gardé une part…
Je monte directement dans ma chambre et claque la porte.
Quelques jours plus tard, c’est l’anniversaire d’Élodie – la fille de Sophie – et elles organisent une fête à la maison. Je me retrouve entourée d’inconnus qui rient trop fort et parlent trop vite. Je me sens invisible dans ma propre maison.
À minuit passé, alors que tout le monde dort enfin, papa vient s’asseoir près de moi sur le canapé du salon.
— Marie… Je sais que c’est difficile pour toi… Mais tu comptes pour moi, tu sais ?
Je fonds en larmes dans ses bras pour la première fois depuis des mois.
— J’ai juste peur qu’on m’oublie… Que tu m’oublies…
Il me serre fort contre lui.
— Jamais, ma chérie… Jamais.
Peut-être qu’il dit vrai. Peut-être qu’avec le temps j’arriverai à accepter cette nouvelle vie – ou peut-être pas. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’être entendue.
Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire une famille quand tout semble brisé ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ? Qu’en pensez-vous ?