Attends-tu encore derrière la porte ?
« Tu vas encore rester plantée là longtemps ? »
La voix de ma mère résonne dans le couloir, sèche comme toujours. Je serre la poignée de la porte de la salle de bain, le cœur battant. J’ai bientôt cinquante ans et pourtant, devant elle, je redeviens cette gamine maladroite qui n’ose pas répondre. Je me regarde dans le miroir : rides au coin des yeux, cernes violacés, cheveux gris qui s’entêtent à repousser malgré les colorations. On dit qu’il faut s’aimer à chaque âge… Mais franchement, qu’est-ce qu’il y a à aimer ?
« Wanda ! Dépêche-toi, j’ai besoin d’y aller ! »
Je soupire. Je sors enfin, croisant son regard dur. Elle ne dit rien, mais tout est dans ses yeux : reproche, fatigue, cette tristesse qu’elle traîne depuis la mort de papa. Je descends les escaliers en silence. La maison sent le café froid et la poussière. Dehors, le ciel de Liège est bas, lourd comme mes pensées.
Dans la cuisine, mon frère Luc est déjà attablé, le nez dans son smartphone. Il ne lève même pas les yeux quand je m’assieds en face de lui.
« T’as vu le prix du mazout ? On va encore devoir se serrer la ceinture cet hiver », marmonne-t-il.
Je hoche la tête sans répondre. Depuis que Luc est revenu vivre ici après son divorce, l’ambiance est électrique. Deux adultes cabossés sous le même toit que leur mère acariâtre… On dirait le début d’un mauvais film belge.
Je repense à mon ex-mari, Benoît. Il y a vingt ans, il m’a quittée pour une autre. Une Flamande, bien sûr. Il m’a laissée avec notre fille, Chloé, qui aujourd’hui vit à Bruxelles et ne vient presque plus. Elle dit qu’elle est trop occupée avec son boulot à la Commission européenne. Mais je sais qu’elle fuit cette maison, ses souvenirs lourds et nos silences gênés.
« Tu pourrais au moins faire un effort pour t’habiller », lâche ma mère en passant derrière moi.
Je serre les dents. Elle n’a jamais su dire « je t’aime ». Chez nous, on ne parle pas d’amour. On parle d’argent, de factures, de maladie…
Un jour, j’ai demandé à papa pourquoi il ne disait jamais qu’il était fier de moi. Il m’a regardée longuement avant de répondre : « Chez nous, on montre l’amour autrement. »
Mais comment ? Par des silences ? Des regards fuyants ?
Je me lève brusquement.
« Je vais faire un tour », dis-je.
Personne ne répond. J’enfile mon manteau élimé et je sors dans la rue grise. Les pavés sont mouillés par la pluie de la nuit. Je marche sans but jusqu’à la Meuse. Le fleuve coule lentement, indifférent à mes tourments.
Je repense à mon premier amour, François. On avait dix-sept ans, on rêvait de partir à Bruxelles ou même à Paris. Mais il est parti sans moi. J’ai attendu des mois qu’il revienne, qu’il m’écrive… Il n’a jamais donné signe de vie.
« Tu vas rester là longtemps ? »
Je sursaute. C’est une vieille voisine, Madame Dupuis.
« Ça va Wanda ? Tu as l’air fatiguée… »
Je souris faiblement.
« Oui, ça va… Juste un peu de nostalgie. »
Elle me tapote l’épaule et continue son chemin. Je reste là, à regarder l’eau sale du fleuve.
Le soir tombe vite en novembre. Je rentre à la maison à reculons. Luc est devant la télé, ma mère dort dans son fauteuil. Je monte dans ma chambre d’ado – je n’ai jamais eu le courage de la changer – et je m’allonge sur le lit.
Mon téléphone vibre : un message de Chloé.
« Maman, je ne pourrai pas venir ce week-end. Trop de boulot. Bisous. »
Je ferme les yeux pour retenir mes larmes. J’aimerais lui dire que j’ai besoin d’elle, que je me sens seule. Mais je ne veux pas l’étouffer comme ma mère l’a fait avec moi.
Le lendemain matin, Luc frappe à ma porte.
« Wanda… Tu peux venir ? Maman ne se réveille pas… »
Mon cœur s’arrête. Je descends en courant. Ma mère est là, pâle sur son fauteuil. Je comprends tout de suite.
Les jours suivants sont flous : pompiers, funérarium, paperasse… Luc s’effondre dans la cuisine.
« Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? »
Je n’ai pas de réponse. On enterre notre mère sous une pluie battante. Chloé arrive en retard au cimetière, essoufflée.
« Désolée maman… J’ai raté le train… »
Je la serre fort contre moi pour la première fois depuis des années.
Après l’enterrement, la maison semble encore plus vide. Luc parle de vendre.
« On ne peut pas rester là toute notre vie… »
Il a raison. Mais où irais-je ? À presque cinquante ans, recommencer ailleurs ? Trouver un petit appartement à Seraing ou à Herstal ? Je n’ai plus envie de rien.
Un soir, Chloé m’appelle.
« Maman… Viens passer quelques jours à Bruxelles avec moi. Ça te changera les idées… »
J’hésite longtemps puis j’accepte.
Dans le train vers Bruxelles-Midi, je regarde défiler les paysages gris du pays wallon. Je pense à tout ce que j’ai perdu : mon père silencieux, ma mère dure mais aimante à sa façon, François qui n’est jamais revenu, Benoît qui m’a laissée pour une autre… Et moi-même surtout.
Chez Chloé, tout est moderne et lumineux. Elle me présente sa compagne, Aline – une Liégeoise aussi ! – et je sens un pincement au cœur : elles ont osé vivre leur amour au grand jour alors que moi j’ai toujours eu peur du regard des autres.
Le soir, on boit du vin blanc sur le balcon en regardant les lumières de la ville.
« Tu sais maman… J’aurais aimé que tu sois plus heureuse », murmure Chloé.
Je retiens mes larmes.
« Moi aussi… Mais parfois on ne sait pas comment faire… »
On reste silencieuses un moment puis elle pose sa main sur la mienne.
« Il n’est jamais trop tard pour essayer… »
Je repense à cette question qui me hante depuis toujours : quelqu’un m’attend-il quelque part ? Ou bien suis-je condamnée à attendre derrière une porte qui ne s’ouvrira jamais ?
Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie quand on approche de la cinquantaine ? Ou bien faut-il apprendre à aimer ce qu’on est devenu malgré tout ? Qu’en pensez-vous ?