Le cadeau de trop : une escapade à la mer du Nord
— Tu as bien pris tes médicaments, Maman ?
La voix de ma fille, Sophie, résonne dans le couloir alors que je vérifie pour la troisième fois si la cafetière est débranchée. Je soupire. Je déteste qu’on me parle comme à une enfant. Mais je ne dis rien. Je ferme la porte de mon appartement à Liège, mon petit royaume, mon havre de paix. Pourquoi faut-il que je parte ? Pourquoi ce voyage à Ostende ?
Sophie m’attend déjà sur le palier, son manteau beige sur les épaules, son sac à main bien serré contre elle. Elle a ce regard déterminé qui ne laisse aucune place à la discussion. Je sais qu’elle veut bien faire, mais parfois j’ai l’impression qu’elle ne me voit plus vraiment. Je suis devenue un projet, une responsabilité à gérer entre deux réunions.
— Oui, j’ai tout pris. Arrête de t’inquiéter.
Elle esquisse un sourire crispé. Nous descendons l’escalier en silence. Dans la voiture, elle met la radio sur Vivacité, mais le bruit des infos ne couvre pas le malaise qui s’installe entre nous. Je regarde défiler les rues grises de Liège, les façades usées, les volets clos. J’aime cette ville, ses marchés du dimanche, ses cafés où je retrouve mes amies pour parler du temps qui passe et des souvenirs qui s’effacent.
— Tu verras, ça va te faire du bien de changer d’air, insiste Sophie en prenant l’autoroute vers Bruxelles.
Je ne réponds pas. Je pense à mon appartement, à mes plantes que j’ai confiées à ma voisine Maria. J’ai peur qu’elles meurent en mon absence. J’ai peur de m’ennuyer aussi, là-bas, face à la mer du Nord, avec ma fille qui ne sait plus comment me parler.
Le trajet est long. Sophie reçoit des messages sur son GSM toutes les dix minutes. Elle soupire, répond brièvement, puis se tourne vers moi :
— Tu sais, Maman, c’est important pour moi qu’on passe du temps ensemble. Depuis que Papa est parti…
Je détourne les yeux. Ne pas pleurer. Pas devant elle. Pas encore.
— Je sais.
Le silence retombe. Nous arrivons enfin à Ostende. L’air salé me pique le nez. L’hôtel est moderne, impersonnel. Sophie a réservé une chambre pour deux. Je sens déjà l’étau se resserrer.
Le soir, nous allons manger des moules-frites sur la digue. Le vent souffle fort. Sophie parle beaucoup : de son boulot à Namur, de ses collègues qui ne comprennent rien, de son ex-mari qui ne paie plus la pension alimentaire pour les enfants. Je l’écoute d’une oreille distraite. J’aimerais lui dire que moi aussi j’ai des choses à raconter, mais je n’ose pas l’interrompre.
— Tu ne dis rien ? Tu n’aimes pas ?
Je sursaute.
— Si, c’est très bon.
Elle me regarde avec insistance.
— Tu es sûre que ça va ?
Je hoche la tête. Mais au fond de moi, je sens monter une colère sourde. Pourquoi faut-il toujours que ce soit elle qui décide ? Pourquoi ne me demande-t-elle jamais ce dont j’ai envie ?
Le lendemain matin, il pleut sur Ostende. Sophie veut aller au musée James Ensor. Je préférerais marcher seule sur la plage, sentir le sable froid sous mes pieds, écouter le cri des mouettes. Mais je n’ose pas le dire.
Au musée, je m’ennuie ferme devant les masques étranges et les toiles sombres. Sophie prend des photos avec son smartphone.
— Regarde comme c’est beau !
Je souris poliment.
À midi, nous nous disputons pour la première fois depuis longtemps.
— Tu pourrais faire un effort ! Tu n’as jamais envie de rien !
Sa voix tremble. Les gens autour se retournent. Je sens mes joues rougir.
— Ce n’est pas ça… Je… J’aurais juste aimé qu’on fasse quelque chose que j’aime aussi.
Sophie me fixe avec étonnement.
— Mais tu ne dis jamais ce que tu veux ! Comment veux-tu que je devine ?
Je baisse les yeux.
— J’ai peur de te déranger…
Elle éclate en sanglots.
— C’est toujours pareil ! Depuis que Papa est mort, tu t’es enfermée dans ton monde ! Moi aussi j’ai besoin de toi !
Je reste sans voix. Je n’avais jamais vu ma fille pleurer ainsi depuis l’enterrement de son père.
Nous rentrons à l’hôtel sans un mot. Le soir venu, je sors seule sur la digue. Le vent fouette mon visage. Je repense à ma vie : mon mariage avec Lucien, nos disputes pour des broutilles — le choix du carrelage dans la cuisine, les vacances à Blankenberge ou à Spa — et puis sa maladie foudroyante qui l’a emporté en six mois.
Depuis sa mort, j’ai tout fait pour ne pas sombrer : les clubs de lecture à la bibliothèque des Chiroux, les après-midis belote avec Maria et Jeanine dans notre immeuble social près du parc d’Avroy… Mais rien n’a comblé le vide laissé par Lucien.
Sophie a tout pris en main : les papiers à la commune, le notaire pour la succession, les rendez-vous chez le médecin quand j’ai eu cette chute dans l’escalier l’hiver dernier… Elle m’a protégée comme une mère protège son enfant malade.
Mais aujourd’hui, je comprends que c’est elle qui souffre le plus. Elle porte tout sur ses épaules : ses enfants adolescents qui lui échappent déjà, son boulot précaire dans une administration communale où personne ne la respecte vraiment… Et moi qui me plains parce qu’elle veut m’emmener voir la mer.
Je rentre à l’hôtel tard dans la nuit. Sophie dort déjà. Son visage est apaisé dans la lumière bleutée du réveil digital.
Le lendemain matin, je prends mon courage à deux mains.
— Sophie… Je suis désolée pour hier. Tu as raison : je me suis enfermée dans ma douleur et je t’ai laissée seule avec tout ça.
Elle ouvre les yeux lentement.
— Maman…
Je m’assieds sur son lit et lui prends la main.
— On pourrait aller marcher sur la plage aujourd’hui ? Juste toi et moi ? Sans programme ?
Elle sourit timidement.
— Oui… J’aimerais bien.
Nous passons la journée dehors malgré le vent et la pluie fine qui colle aux cheveux. Nous parlons enfin : de Lucien, de nos souvenirs heureux à Durbuy quand Sophie était petite ; de ses peurs d’aujourd’hui ; de mes regrets aussi — ne pas avoir assez dit « je t’aime », avoir laissé filer le temps sans profiter vraiment des gens que j’aime.
Le soir venu, nous rentrons à Liège fatiguées mais apaisées. Mon appartement sent bon le savon et le café froid oublié dans la cafetière.
Sophie m’aide à ranger mes affaires puis s’apprête à partir.
— Merci pour ce week-end Maman…
Je la serre fort contre moi.
Quand elle claque la porte derrière elle, je reste seule dans mon salon silencieux. Je regarde par la fenêtre les lumières jaunes des lampadaires qui dessinent des ombres sur les pavés mouillés.
Ai-je vraiment su aimer ceux qui comptaient pour moi ? Ou ai-je passé ma vie à attendre qu’on devine mes désirs sans jamais oser les dire ? Peut-on encore apprendre à se parler quand on a passé tant d’années à se taire ?