Pourquoi tout ça, maman?

— Pourquoi tu fais ça, Sébastien ? Pourquoi tu me mets dans cette situation ?

La voix de ma mère résonne dans la petite cuisine jaune défraîchie de notre maison à Marchienne-au-Pont. Elle tremble, mais elle ne pleure pas. Moi, je serre la main de Julie sous la table. Je sens sa paume moite, ses ongles rongés. Elle baisse les yeux sur son ventre à peine arrondi.

— Maman… Je t’en supplie… On n’a nulle part où aller. Julie… elle…

— Je sais très bien ce qu’elle a, ton Julie ! Elle est enceinte, et toi tu débarques ici comme si de rien n’était ! Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’ai pas assez de problèmes avec ton père qui boit et ton frère qui ne fout rien ?

Je me tais. Je sens la colère monter en moi, mais aussi la honte. J’ai vingt-trois ans, je vis encore chez mes parents parce que mon contrat d’intérim à l’usine a sauté le mois dernier. Julie a été virée du Carrefour où elle faisait la mise en rayon. On n’a plus rien. Même pas un plan.

— Monique…

Julie ose enfin parler. Sa voix est douce, presque inaudible.

— Je veux pas déranger… Si vous voulez, je peux dormir sur le canapé…

Ma mère éclate de rire. Un rire sec, nerveux.

— Dormir sur le canapé ? Et puis quoi encore ? Tu crois que c’est un hôtel ici ?

Je serre les dents.

— Maman, s’il te plaît…

Elle me regarde droit dans les yeux. Je vois qu’elle hésite. Elle a toujours été dure, mais juste. Depuis que papa a perdu son boulot à la sidérurgie et qu’il s’est mis à boire, elle tient la maison à bout de bras avec son salaire de caissière chez Delhaize.

— Tu sais ce que ça coûte, un bébé ? Tu sais ce que ça veut dire, d’être responsable ?

Je baisse la tête. Je ne sais rien. J’ai juste peur.

— On va chercher du travail, je te jure…

Elle soupire. Puis elle se lève brusquement et sort de la cuisine en claquant la porte.

Le silence retombe. Julie se met à pleurer doucement. Je passe mon bras autour d’elle.

— Ça va aller… On va s’en sortir…

Mais je n’y crois pas vraiment.

Le lendemain matin, papa est déjà debout quand je descends. Il sent la bière et il marmonne dans sa barbe grise.

— T’as ramené une fille enceinte ici ? T’es pas malin, hein…

Il rit jaune et allume une cigarette.

— Tu vas faire quoi maintenant ? Tu vas bosser où ?

Je hausse les épaules.

— Je cherche… J’ai envoyé des CV partout…

Il secoue la tête.

— T’aurais dû faire comme ton frère, aller à Bruxelles. Ici y a plus rien pour nous.

Mon frère, Laurent, il est parti il y a deux ans. Il bosse dans une start-up à Etterbeek et il ne donne presque plus de nouvelles. Maman dit qu’il a honte de nous.

Julie descend à son tour, les yeux gonflés. Elle s’assied timidement. Papa la regarde sans un mot.

— Tu veux du café ? demande-t-il finalement.

Elle hoche la tête.

La journée passe lentement. Je traîne sur mon téléphone à chercher des offres d’emploi. Rien. Ou alors des boulots payés au noir, ou trop loin pour qu’on puisse y aller sans voiture.

Le soir venu, maman rentre du travail épuisée. Elle pose son sac sur la table et s’effondre sur une chaise.

— J’ai réfléchi… Vous pouvez rester quelques semaines. Mais après… il faudra trouver autre chose.

Je me précipite pour la remercier. Julie aussi. Mais elle nous coupe net :

— Pas question que vous restiez là sans rien faire. Demain matin, vous venez avec moi au marché. On va vendre des gaufres maison avec ma copine Chantal. Ça fera toujours quelques euros.

Je n’ose pas protester.

Le lendemain, debout à six heures du matin sous la pluie froide de novembre, je me demande comment j’en suis arrivé là. Julie grelotte sous son manteau trop fin. Maman nous tend des boîtes de gaufres encore tièdes.

— Souriez un peu ! Les gens aiment pas acheter à des têtes d’enterrement !

Chantal arrive avec son vieux break Opel rempli de thermos de café et de sachets en papier kraft.

— Alors c’est vous les jeunes parents ? dit-elle en riant.

Julie rougit jusqu’aux oreilles.

On passe la matinée à crier « Gaufres chaudes ! Café ! » sur la place du marché. Les gens nous regardent avec pitié ou indifférence. Quelques-uns achètent par gentillesse.

À midi, on compte notre caisse : vingt-huit euros cinquante.

— C’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien, dit maman en rangeant les pièces dans une boîte en fer blanc.

Les jours passent ainsi. On vend des gaufres le matin, on cherche du boulot l’après-midi. Julie commence à avoir des nausées ; elle vomit parfois derrière l’étal pendant que je fais semblant de plaisanter avec les clients.

Un soir, alors que je rentre du marché avec maman, on trouve papa assis dans le salon avec Laurent — mon frère ! Il est là, chemise blanche impeccable, air gêné.

— Salut Séb… Salut maman…

Maman le regarde comme si elle voyait un fantôme.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Laurent se racle la gorge.

— J’ai appris pour Julie… Je voulais voir si je pouvais aider…

Papa ricane :

— Monsieur le Bruxellois vient sauver la famille !

Laurent ignore la pique et se tourne vers moi :

— J’ai parlé à mon patron… Il cherche quelqu’un pour faire du nettoyage dans les bureaux le soir. C’est pas glorieux mais c’est payé au SMIC…

Je sens mes joues brûler :

— Merci… Je prends tout ce qu’on me propose.

Julie descend à ce moment-là ; elle sourit timidement à Laurent qui lui tend la main.

Le lendemain soir, je prends le train pour Bruxelles avec Laurent pour signer mon contrat d’intérim. Dans le train, il me parle doucement :

— Tu sais… J’ai pas fui la famille par honte… J’en pouvais plus d’ici… De papa surtout…

Je ne réponds rien. Moi non plus je n’en peux plus parfois.

Les semaines passent. Je travaille le soir à Bruxelles ; je rentre tard, épuisé mais soulagé d’avoir enfin un salaire régulier. Julie trouve un petit boulot comme aide-ménagère chez une vieille dame du quartier. Maman continue à vendre ses gaufres le week-end ; parfois j’y vais avec elle pour l’aider.

Mais l’ambiance à la maison reste tendue. Papa boit toujours autant ; il crie parfois sur Julie parce qu’elle prend trop de place dans la salle de bain ou parce qu’elle oublie d’éteindre la lumière dans le couloir.

Un soir d’hiver, alors que Julie est partie se coucher tôt à cause des douleurs au ventre, maman s’assied en face de moi dans la cuisine.

— Tu sais pourquoi je t’en ai voulu au début ? Parce que j’ai eu peur pour toi… Peur que tu fasses les mêmes erreurs que ton père et moi… On s’est mariés trop jeunes, on croyait que l’amour suffisait… Mais regarde-nous maintenant…

Elle se met à pleurer doucement — pour la première fois depuis des années.

Je prends sa main dans la mienne.

— Maman… Je veux pas finir comme vous… Mais j’aime Julie… Et ce bébé aussi… Même si j’ai peur tous les jours…

Elle essuie ses larmes et sourit tristement :

— Alors bats-toi pour eux… Ne laisse jamais tomber…

Quelques mois plus tard, Julie accouche d’une petite fille qu’on appelle Zoé. Toute la famille est là — même Laurent venu exprès de Bruxelles — sauf papa qui est resté au café du coin parce qu’il « supporte pas les cris des bébés ».

Quand je prends Zoé dans mes bras pour la première fois, je sens tout changer en moi : la peur devient force ; la honte devient fierté.

Aujourd’hui encore, quand je repense à cette nuit où tout a basculé dans notre cuisine jaune défraîchie, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment échapper à son histoire familiale ? Ou bien on fait juste semblant d’être différents jusqu’à ce que nos enfants nous ressemblent malgré nous ?