Le dernier train pour Namur

— Tu comptes vraiment partir comme ça, Benoît ?

La voix de Luc résonne dans le hall froid de la gare de Namur. Je serre la poignée de ma valise, le cuir râpé sous mes doigts moites. Il est 22h13, le dernier train pour Liège part dans sept minutes. Je n’ai pas la force de répondre. Je sens le regard de Luc sur moi, lourd comme un reproche.

Je me répète en boucle : « Ce n’est pas ma faute. Ce n’est pas ma faute. » Mais au fond, je sais que tout ce qui s’est passé aujourd’hui porte un peu mon nom.

Ce matin encore, je croyais que tout pouvait s’arranger. J’avais pris le train depuis Charleroi, le cœur battant, pour retrouver Luc et essayer, une fois encore, de parler à notre mère. Depuis la mort de papa, elle s’est enfermée dans son appartement à Jambes, refusant de voir qui que ce soit. Même ses petits-enfants, elle ne veut plus les voir.

— Tu crois vraiment qu’elle va ouvrir ? m’avait demandé Luc en descendant du bus TEC.

J’avais haussé les épaules. J’espérais. C’est tout ce qu’il me restait.

On avait marché sous la pluie fine qui collait nos vêtements à la peau. Les pavés glissaient sous nos pas. Luc râlait contre tout : la météo, la SNCB, les politiciens qui promettent des réformes et ne font rien pour les familles comme la nôtre. Moi, je gardais le silence. J’avais peur que ma voix tremble.

Arrivés devant l’immeuble gris de maman, j’ai hésité avant d’appuyer sur la sonnette. Un silence. Puis sa voix rauque dans l’interphone :

— Qui c’est ?

— C’est Benoît… et Luc. On voudrait te voir, maman.

Un long silence encore. J’entendais mon cœur cogner dans mes tempes. Puis :

— J’ai rien à vous dire. Laissez-moi tranquille.

Luc a juré entre ses dents. J’ai senti la colère monter en moi, mais aussi une tristesse immense. On est restés là, sous la pluie, comme deux gamins punis.

— Elle ne changera jamais, a lâché Luc.

Je n’ai rien répondu. On a marché jusqu’à la brasserie du coin, celle où papa nous emmenait parfois après le marché du samedi. Le serveur nous a reconnus :

— Deux cafés ?

J’ai hoché la tête. Luc fixait son téléphone, nerveux.

— Tu sais ce que je pense ? a-t-il fini par dire. On devrait arrêter d’essayer. Elle ne veut plus de nous.

J’ai senti mes yeux piquer. J’ai pensé à mes propres enfants, à leur mère qui m’a quitté il y a trois ans pour un autre homme à Bruxelles. À mes tentatives maladroites pour garder le contact avec eux malgré la distance et les week-ends partagés.

— On ne peut pas abandonner, j’ai murmuré.

Luc a haussé les épaules.

— Toi, tu as toujours été le gentil fils. Moi, je suis celui qui fout tout en l’air.

Je l’ai regardé longtemps. Il avait les traits tirés, les yeux cernés par des nuits sans sommeil. Je me suis souvenu de notre enfance à Seraing : les disputes pour un jouet, les courses dans le jardin derrière la maison ouvrière, les rires étouffés quand papa rentrait tard du poste à l’usine sidérurgique.

— Tu te souviens quand on allait pêcher avec papa à la Meuse ?

Luc a esquissé un sourire triste.

— Ouais… On ramenait jamais rien.

On a ri doucement. Un rire qui sonnait faux.

Le temps passait trop vite. Il fallait rentrer chacun chez soi. Luc vers son appartement à Namur, moi vers mon studio à Charleroi où m’attendait un frigo vide et une pile de factures impayées.

Sur le quai de la gare, l’air était glacé. Les néons jetaient une lumière blafarde sur les visages fatigués des voyageurs.

— Benoît…

Luc s’est approché de moi, hésitant.

— Tu crois qu’on est des ratés ?

J’ai eu envie de lui dire non. De lui dire qu’on avait fait ce qu’on pouvait avec ce qu’on avait reçu. Mais je n’ai rien dit. J’ai juste posé une main sur son épaule.

Le haut-parleur a grésillé : « Le train IC 5387 à destination de Liège-Guillemins va entrer en gare voie 3… »

J’ai pris ma valise. Luc m’a serré brièvement dans ses bras.

— Prends soin de toi, grand frère.

Je suis monté dans le train presque vide. Par la fenêtre embuée, j’ai vu Luc s’éloigner dans la nuit namuroise.

Le train a démarré lentement. Les lumières de la ville défilaient comme des souvenirs qu’on ne peut plus rattraper.

Je me suis demandé si un jour maman ouvrirait sa porte. Si mes enfants me pardonneraient mes absences et mes maladresses. Si Luc trouverait enfin un peu de paix.

Dans le reflet de la vitre, j’ai vu mon visage fatigué, marqué par les années et les regrets.

Est-ce que le bonheur arrive toujours trop tard ? Ou bien faut-il apprendre à reconnaître les petits éclats de lumière au milieu du gris ? Qu’en pensez-vous ?