Parlons, mon fils : Un hiver à Charleroi

— Tu vas encore sortir, Hugo ?

Ma voix tremblait, plus de fatigue que de colère. Je savais déjà la réponse. Mon fils, debout dans l’embrasure de la porte, enfilait sa veste noire, celle qu’il portait depuis des semaines, même à l’intérieur. Il ne me regardait pas.

— Ouais, j’vais chez Maxime. On va au patinoire à Gosselies.

Il avait ce ton sec, presque hostile, qui me glaçait plus que le vent dehors. Je me suis levé du canapé, le journal encore à la main, les titres sur la crise énergétique et les licenciements à Caterpillar me rappelant que tout pouvait basculer d’un jour à l’autre.

— Tu pourrais rester un peu avec ta mère et moi. C’est le dernier jour des vacances, tu sais…

Il a haussé les épaules. Sa mère, Anne, est sortie de la cuisine, essuyant ses mains sur son tablier. Elle a tenté un sourire.

— Hugo, tu veux qu’on fasse des crêpes ce soir ? Comme quand t’étais petit ?

Il a soupiré. J’ai vu dans ses yeux une lassitude que je ne comprenais pas.

— J’suis plus un gamin, maman. Laissez-moi tranquille.

La porte a claqué. Un silence lourd est tombé sur notre salon. Anne s’est assise à côté de moi, les yeux humides.

— Il s’éloigne de nous, Luc…

Je n’ai rien répondu. J’avais envie de dire que c’était normal, qu’il avait seize ans, que tous les ados étaient comme ça. Mais je savais que c’était plus profond. Depuis l’accident de mon frère — son parrain — l’hiver dernier, Hugo n’était plus le même. Il ne parlait plus de ses rêves d’ingénieur, il traînait avec des gars du quartier, il rentrait tard. J’avais peur de le perdre.

Le soir est tombé tôt ce jour-là. J’ai entendu la pluie battre contre les vitres du salon. Anne préparait des crêpes pour deux, en silence. J’ai allumé la télé pour masquer le vide.

Vers 22h, Hugo n’était toujours pas rentré. J’ai appelé son portable — messagerie directe. Anne tournait en rond dans la cuisine.

— Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ?

Je voulais la rassurer mais je n’en menais pas large. Charleroi n’était plus la ville tranquille de mon enfance. Les infos parlaient sans cesse de bagarres entre bandes rivales à Marchienne ou à Dampremy.

À minuit passé, la sonnette a retenti. Hugo est entré, trempé jusqu’aux os, les joues rouges de froid et d’autre chose — la colère ? la honte ?

— Où t’étais ? On s’inquiétait !

Il a jeté son sac dans l’entrée.

— C’est bon, j’suis là ! Arrêtez de me fliquer !

Anne a fondu en larmes. Je me suis approché de lui, j’ai posé une main sur son épaule. Il s’est dégagé brusquement.

— Tu veux qu’on parle ?

Il m’a lancé un regard noir.

— Parler de quoi ? Que t’as perdu ton boulot ? Que t’es jamais là ? Que t’as peur de tout ?

Ses mots m’ont frappé comme une gifle. Je n’avais pas perdu mon boulot — pas encore — mais j’étais en chômage technique depuis trois mois. Je passais mes journées à envoyer des CV et à éviter le regard d’Anne.

J’ai serré les poings.

— Je fais ce que je peux pour cette famille !

Il a ri jaune.

— Ouais…

Il est monté dans sa chambre en claquant la porte.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à mon propre père, ouvrier chez Carsid toute sa vie, qui ne disait jamais rien mais qui était toujours là quand j’avais besoin de lui. Moi, j’avais l’impression d’être invisible pour mon fils.

Le lendemain matin, Hugo est descendu sans un mot. Il a attrapé une tartine et s’est dirigé vers la porte.

— Tu vas où ?

— J’ai rendez-vous avec Maxime…

J’ai voulu lui dire que Maxime n’était pas une bonne fréquentation — j’avais entendu des histoires sur sa famille — mais je me suis retenu. À quoi bon ? Il ne m’écouterait pas.

Après son départ, Anne s’est assise en face de moi.

— On doit faire quelque chose, Luc… On ne peut pas continuer comme ça.

J’ai hoché la tête sans conviction. J’étais fatigué de lutter contre un mur.

Les jours ont passé, tous semblables : Hugo absent ou enfermé dans sa chambre ; Anne et moi comme deux étrangers sous le même toit ; les factures qui s’accumulaient sur la table du salon ; le chauffage qu’on baissait pour économiser ; les repas silencieux où chacun évitait le regard de l’autre.

Un soir, alors qu’Anne était chez sa sœur à Montignies-sur-Sambre, j’ai entendu du bruit dans la chambre d’Hugo. Je suis monté doucement et j’ai frappé à sa porte.

— Quoi ?

— Je peux entrer ?

Pas de réponse. J’ai ouvert quand même. Il était assis sur son lit, casque sur les oreilles, fixant l’écran de son portable.

— Tu veux parler ?

Il a enlevé un écouteur sans me regarder.

— T’as quoi à dire ?

J’ai pris une grande inspiration.

— Je sais que c’est dur en ce moment… Pour toi, pour nous tous. Mais je veux comprendre ce qui se passe dans ta tête. Tu me manques, fiston.

Il a haussé les épaules.

— T’peux pas comprendre… T’as grandi dans un autre monde. Ici y’a plus rien ! Même toi t’as plus de boulot !

J’ai senti la colère monter mais aussi une immense tristesse.

— Peut-être… Mais on est encore une famille. Et je t’aime, même si je sais pas toujours comment te le montrer.

Il a détourné les yeux. J’ai vu ses mains trembler légèrement.

— Maxime veut qu’on parte à Bruxelles… Il dit qu’on trouvera du taf là-bas…

J’ai eu un frisson d’angoisse.

— Partir ? Mais tu vas faire quoi là-bas ?

Il a haussé les épaules encore une fois.

— J’sais pas… Tout sauf rester ici à crever d’ennui !

Je me suis assis près de lui. Pour la première fois depuis des mois, il ne s’est pas écarté.

— Tu sais… Moi aussi j’ai eu envie de partir quand j’avais ton âge. Mais j’suis resté parce que j’avais peur… Peur de décevoir mes parents… Peur d’échouer…

Il m’a regardé enfin dans les yeux.

— T’as regretté ?

J’ai hésité avant de répondre.

— Parfois oui… Mais si j’étais parti, je t’aurais jamais eu toi… ni ta mère… Et malgré tout ce qui va mal aujourd’hui, je donnerais tout pour vous garder près de moi.

Un silence gênant s’est installé mais il n’était plus hostile. J’ai posé ma main sur son épaule et il ne l’a pas repoussée cette fois-ci.

Le lendemain matin, Hugo est descendu plus tôt que d’habitude. Il a préparé du café pour Anne et moi sans rien dire mais avec un petit sourire timide. Ce n’était pas grand-chose mais c’était un début.

Quelques jours plus tard, il m’a demandé si je pouvais l’accompagner au centre-ville pour déposer un CV dans une petite boutique informatique près du boulevard Tirou. Sur le chemin du retour, il m’a parlé — vraiment parlé — pour la première fois depuis longtemps : de ses peurs, de ses rêves brisés par la crise et par la mort de son parrain ; de sa colère contre moi mais aussi contre lui-même ; du sentiment d’être inutile dans une ville qui se vide peu à peu de ses jeunes.

Ce soir-là, autour d’une assiette de crêpes (comme autrefois), Anne a souri en voyant Hugo plaisanter avec moi. Ce n’était pas parfait — rien ne l’est jamais — mais c’était réel.

Aujourd’hui encore je me demande : comment fait-on pour ne pas perdre ceux qu’on aime quand tout s’effondre autour de nous ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui s’est brisé ou faut-il apprendre à vivre avec les fissures ? Qu’en pensez-vous ?