Où dors-tu ?

— Où dors-tu, Zosia ?

La voix de mon frère, Simon, résonne dans le hall vide de la gare de Namur. Il est 22h47. Le dernier train pour Bruxelles vient de partir, emportant avec lui la promesse d’une nuit normale pour ceux qui ont un chez-soi. Moi, je reste là, sur le banc froid, mon sac à dos serré contre moi comme un bouclier dérisoire.

Je n’ai pas envie de répondre. Je regarde Simon, ses yeux fatigués, sa mâchoire crispée. Il n’a jamais compris pourquoi je traîne ici, pourquoi je préfère l’anonymat des quais à la chaleur étouffante de notre maison familiale à Jambes.

— Tu ne peux pas continuer comme ça, murmure-t-il. Maman est malade d’inquiétude.

Je détourne les yeux. Maman… Elle n’a jamais su comment m’aimer. Depuis la mort de papa, elle s’est enfermée dans son chagrin, et moi dans ma colère. Simon a toujours été le fils modèle : études à l’UCLouvain, petit boulot chez Delhaize, copine flamande qu’il ramène fièrement à la maison. Moi ? Je suis l’ombre qui glisse entre les murs, celle qui ne trouve pas sa place.

— Je vais bien, Simon. Laisse-moi tranquille.

Il soupire, s’assied à côté de moi. Un silence lourd s’installe, seulement troublé par le bruit lointain d’un train de marchandises.

— Tu te souviens quand on venait ici avec papa ? demande-t-il soudain.

Je ferme les yeux. Bien sûr que je me souviens. Papa adorait les trains. Il disait toujours que la vie était comme une gare : il fallait savoir quand monter et quand descendre. Mais il est descendu trop tôt, lui. Accident de voiture sur la E411, un matin de novembre. Depuis, tout s’est effondré.

— Pourquoi tu fais ça ? insiste Simon. Tu veux qu’on te voie comme une SDF ?

Je me lève brusquement.

— Tu ne comprends rien ! Ce n’est pas une question d’être vue ou pas ! Ici au moins, personne ne me juge. Personne ne me demande pourquoi je ne mange plus à table, pourquoi je ne parle plus à maman, pourquoi je sèche les cours à l’athénée.

Simon se tait. Il sait que j’ai raison. Chez nous, tout est silence et reproches muets. Maman pleure derrière la porte de la salle de bain ; Simon fait semblant que tout va bien ; et moi, je disparais.

Je quitte la gare en courant, le cœur battant. Dehors, la pluie fine colle mes cheveux à mon front. Je traverse le pont sur la Meuse, regarde les lumières des péniches qui dérivent lentement. J’ai envie de crier mais ma gorge est nouée.

Je pense à papa. À ce qu’il dirait s’il était encore là. Peut-être qu’il me prendrait dans ses bras, qu’il me dirait que tout ira bien. Mais il n’est plus là. Il ne reste que maman et son regard vide, Simon et ses tentatives maladroites.

Je marche sans but dans les rues désertes de Namur. Les vitrines sont éteintes, les terrasses vides. Je m’arrête devant un night shop encore ouvert. À l’intérieur, un homme d’une cinquantaine d’années me regarde avec méfiance.

— Tu veux quelque chose ?

Je secoue la tête et repars. J’ai faim mais pas d’argent. Mon portefeuille est resté à la maison après la dernière dispute avec maman.

Je repense à cette nuit-là, il y a trois semaines. Maman avait trouvé un paquet de cigarettes dans ma chambre.

— Tu veux finir comme ton père ? avait-elle hurlé.

J’avais claqué la porte si fort que le miroir du couloir en avait tremblé.

Depuis ce soir-là, je rentre de moins en moins souvent. Je dors parfois chez des copains du lycée technique de Salzinnes, parfois sur le canapé d’une connaissance rencontrée lors d’une soirée à Liège. Mais ce soir, il n’y a personne pour m’accueillir.

Je retourne vers la gare. Les portes sont fermées mais je connais une entrée dérobée par l’arrière-cour des bus TEC. Je m’installe sur un banc en bois dur et ferme les yeux.

Des souvenirs me submergent : papa qui rit en imitant le contrôleur SNCB ; maman qui prépare des boulets à la liégeoise pour le dîner du dimanche ; Simon et moi qui jouons au foot dans le jardin sous la pluie d’octobre.

Tout ça semble appartenir à une autre vie.

Un bruit me réveille en sursaut. Un agent de sécurité s’approche.

— Tu ne peux pas rester ici, mademoiselle.

Je rassemble mes affaires sans protester. Où aller ? Je traverse la place Léopold, croise un groupe de jeunes qui fument sous l’abribus.

— Eh Zosia ! Viens boire un coup avec nous !

C’est Mehdi, un gars du quartier des Balances. Je m’approche sans conviction.

— T’as une sale tête ce soir…

Je hausse les épaules.

— J’ai juste besoin d’un endroit où dormir.

Il me fait signe de le suivre jusqu’à un squat près du Grognon. L’endroit pue l’humidité et le tabac froid mais au moins il y fait chaud.

On parle peu. Mehdi me tend une canette de Jupiler ; je bois à petites gorgées pour faire passer le goût amer de la solitude.

— Pourquoi tu rentres pas chez toi ? demande-t-il soudain.

Je ris sans joie.

— Chez moi ? C’est quoi « chez moi » ? Un endroit où on ne se parle plus ? Où tout le monde fait semblant que ça va alors que tout part en vrille ?

Il ne répond pas. Il sait ce que c’est que d’avoir une famille brisée.

La nuit passe lentement. Je dors mal, réveillée par les bruits de la ville et les souvenirs qui me hantent.

Au petit matin, je décide de rentrer chez moi pour prendre quelques affaires propres avant d’aller au lycée. J’entre discrètement par la porte arrière. Maman est assise dans la cuisine, une tasse de café entre les mains.

— Zosia…

Sa voix tremble. Elle a l’air plus vieille que jamais.

— Où étais-tu passée ?

Je reste debout dans l’encadrement de la porte.

— Dehors.

Elle baisse les yeux.

— Tu sais… Je fais ce que je peux depuis que ton père est parti… Mais j’y arrive plus…

Je sens ma colère retomber d’un coup. Derrière sa tristesse, il y a une femme brisée qui ne sait plus comment aimer sa fille.

Simon arrive à son tour dans la cuisine. Il pose une main sur mon épaule.

— On pourrait essayer… tous les trois… d’en parler ?

Je regarde leurs visages fatigués, leurs yeux cernés par les nuits blanches et l’inquiétude. Peut-être qu’il est temps d’arrêter de fuir… Peut-être qu’on peut recoller les morceaux…

Mais comment faire confiance à nouveau ? Comment retrouver une famille quand tout semble perdu ?

Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment revenir en arrière ? Ou faut-il apprendre à vivre avec nos cicatrices et avancer malgré tout ?