Juste des amis ?

— Tu vas encore manger toute seule, Zoé ?

La voix de ma mère résonne dans le combiné, tranchante comme une lame. Je serre la cuillère dans ma main, hésitant à répondre. J’ai trente ans, je vis à Liège depuis six ans, mais pour elle, je reste la petite fille qui oublie de s’alimenter si on ne la surveille pas. Je soupire, posant mon bol de soupe sur la table en formica.

— Maman, je t’ai déjà dit que tout va bien. J’ai mangé, je te promets. Et puis, demain je passe à Namur, tu pourras me gaver de tes boulets sauce lapin si ça te chante.

Elle ne rit pas. Silence. Je sens son inquiétude à travers les kilomètres.

— Tu sais, Zoé, tu pourrais inviter quelqu’un. Tu es toujours seule là-bas…

Je coupe court :

— J’ai des amis ici, maman. Je ne suis pas une recluse !

Mais la vérité, c’est que ce soir, je suis seule. Mon téléphone vibre soudain sur la table. Un message de Thomas : « Je peux passer ? Juste pour parler. »

Thomas… Mon meilleur ami depuis l’unif. On a tout partagé : les nuits blanches à réviser, les bières au Pot-au-Lait, les peines de cœur. Mais depuis quelques mois, quelque chose a changé. Il y a eu ce soir où il m’a regardée différemment, où sa main a effleuré la mienne un peu trop longtemps.

Je réponds : « Viens si tu veux. »

Quelques minutes plus tard, il frappe à la porte. Il entre, l’air fatigué, les yeux cernés.

— Ça va pas ?

Il s’effondre sur le canapé.

— J’en peux plus du boulot. Mon chef me met la pression pour ce projet à Bruxelles… Et puis, chez moi, c’est la guerre. Ma sœur veut vendre la maison de papa alors qu’il vient à peine de partir en maison de repos.

Je m’assieds à côté de lui, posant une main sur son épaule.

— Tu veux en parler ?

Il hoche la tête. On discute longtemps. Il me raconte ses angoisses, ses doutes. Je sens qu’il a besoin de moi. Mais moi aussi, j’ai besoin de lui.

Soudain, il se tourne vers moi.

— Zoé… Tu crois qu’on est vraiment « juste amis » ?

Je reste muette. Mon cœur bat la chamade. Je repense à toutes ces fois où j’ai repoussé cette question. Par peur de perdre ce qu’on a. Par peur de décevoir ma mère qui rêve d’un gendre parfait — un ingénieur flamand bien sous tous rapports, pas Thomas le rêveur qui galère dans la com’.

— Je sais pas…

Il me regarde droit dans les yeux.

— Moi, je crois que je t’aime.

Le silence s’installe. Je sens mes joues rougir. Je voudrais lui dire que moi aussi, mais une boule se forme dans ma gorge.

— Thomas… C’est compliqué.

Il se lève brusquement.

— Toujours compliqué avec toi ! Tu veux jamais choisir !

Il claque la porte derrière lui. Je reste seule dans mon salon trop grand pour une personne. Les larmes montent. Je repense à mon enfance à Namur, aux dimanches chez mes parents où tout semblait simple : le rôti du midi, les promenades en Meuse, les disputes pour savoir qui aurait la dernière gaufre.

Mais ici, à Liège, tout est flou. Mes collègues parlent de partir à Bruxelles pour gagner plus. Ma mère me harcèle pour que je revienne à Namur et trouve « un vrai boulot ». Mon père ne dit rien mais son regard triste en dit long chaque fois que je rentre.

Le lendemain matin, je prends le train pour Namur comme prévu. Dans le wagon presque vide, je regarde défiler les champs détrempés par la pluie wallonne. Mon téléphone reste muet ; pas de message de Thomas.

À la gare, maman m’attend déjà.

— Tu as l’air fatiguée… Tu as encore veillé tard ?

Je hausse les épaules.

— J’ai réfléchi…

Elle me prend par le bras et me serre fort contre elle.

À table, papa lit Le Soir sans un mot. Maman sert les boulets avec des frites maison et me regarde manger comme si ma vie en dépendait.

— Tu sais, Zoé… On s’inquiète pour toi. Tu n’as jamais ramené personne ici depuis… depuis Arnaud.

Arnaud… Le souvenir me serre le cœur. Il m’a quittée il y a trois ans pour une fille de Louvain-la-Neuve qui voulait « plus d’ambition ». Depuis, j’ai fermé mon cœur à double tour.

— J’ai pas envie d’en parler.

Maman soupire.

— Tu devrais penser à ton avenir… À fonder une famille…

Je me lève brusquement et quitte la table.

Dans ma chambre d’ado restée intacte — posters de Stromae et peluches poussiéreuses — je m’effondre sur le lit. Pourquoi tout doit-il être si compliqué ? Pourquoi faut-il choisir entre plaire à sa famille et suivre son cœur ?

Le soir venu, je reçois enfin un message de Thomas : « Désolé pour hier. Je t’attends demain au parc d’Avroy si tu veux parler. »

Je passe la nuit à tourner en rond dans ma tête. Le lendemain matin, je prends le train retour vers Liège sous une pluie battante.

Au parc d’Avroy, Thomas est là sous un arbre, trempé mais déterminé.

— Je veux pas te perdre, Zoé. Mais je peux plus faire semblant non plus.

Je sens mes défenses tomber une à une.

— Moi non plus… J’ai peur de tout gâcher… De décevoir mes parents…

Il sourit tristement.

— On n’a qu’une vie, Zoé. Tu veux vraiment la passer à faire semblant ?

Je baisse les yeux. Les passants pressent le pas sous leurs parapluies colorés. La vie continue autour de nous comme si rien n’avait d’importance.

Je prends enfin sa main dans la mienne.

— On essaie ?

Il hoche la tête et me serre fort contre lui.

Ce soir-là, je rentre chez moi le cœur léger mais inquiet. Comment annoncer ça à mes parents ? Comment affronter leurs attentes sans me perdre moi-même ?

En regardant par la fenêtre les lumières de Liège qui scintillent sous la pluie, je me demande : Est-ce qu’on peut vraiment être heureux sans blesser ceux qu’on aime ? Et vous, avez-vous déjà dû choisir entre votre famille et votre bonheur ?