Entre les murs de Liège : l’hiver de mon cœur
— Tu ne vas quand même pas sortir comme ça, Aurélie !
La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme la bise qui s’engouffre sous la porte d’entrée. Je me fige devant le miroir, une robe bleu nuit serrée à la taille, les mains tremblantes. Dehors, la neige tombe dru sur les pavés de Liège, recouvrant la ville d’un silence glacé. J’ai vingt-trois ans et l’impression d’en avoir cent, tant mon cœur est lourd.
— Il fait moins dix ce soir, tu veux attraper la mort ?
Je n’ose pas répondre. Je sais qu’elle ne parle pas que du froid. Depuis que Thomas m’a quittée il y a trois semaines, tout est devenu sujet à dispute. Ma mère ne supporte pas de me voir sombrer. Elle voudrait que je me relève, que j’aille de l’avant, mais elle ne comprend pas. Personne ne comprend.
— Tu ne vas pas regretter ?
Sa question claque dans l’air comme une gifle. Regretter quoi ? D’aimer trop fort ? D’avoir cru à ses promesses ?
Je serre les dents. — Non, maman. Je n’ai rien à regretter.
Elle soupire, s’approche et pose une main sur mon épaule. Son geste est maladroit, presque douloureux.
— S’il t’a laissée, c’est qu’il ne t’aimait pas vraiment. On ne quitte pas quelqu’un qu’on aime.
Ses mots me transpercent. Je détourne les yeux pour cacher mes larmes. J’ai envie de hurler que c’est faux, que parfois on part parce qu’on a peur, parce qu’on ne sait plus aimer ou qu’on se sent indigne d’être aimé. Mais je me tais. Ici, à Seraing, on ne parle pas de ces choses-là. On serre les poings et on avance.
Je descends l’escalier en silence. Mon père est déjà devant la télé, une Jupiler à la main, le regard perdu dans un match du Standard. Il ne lève même pas les yeux quand je passe.
— Tu rentres avant minuit !
La voix de ma mère me poursuit jusque dans le hall d’entrée. Je hoche la tête sans me retourner. Dehors, le froid me mord la peau mais je m’en fiche. J’ai besoin de respirer, de sentir autre chose que le parfum rance des non-dits familiaux.
Je marche vite vers la maison de Julie, ma meilleure amie depuis l’école primaire. Ce soir, elle fête ses vingt-quatre ans et tout le monde sera là : Maxime, qui rêve de partir à Bruxelles ; Sophie, qui travaille à l’usine avec sa mère ; et même Bastien, le frère de Julie, qui me regarde toujours un peu trop longtemps.
En arrivant, la chaleur m’assaille. Les rires fusent dans la cuisine où la bière coule à flots et où les chips disparaissent plus vite que la neige sur le radiateur. Julie m’attrape par la main.
— Aurélie ! Enfin ! Tu fais peur à tout le monde avec ta tête d’enterrement…
Je tente un sourire mais il se brise sur mes lèvres.
— Laisse-la tranquille, souffle Maxime en me tendant un verre. Elle a le droit d’être triste.
Les conversations tournent autour des petits boulots mal payés, des rêves d’ailleurs et des galères du quotidien : le prix du mazout qui explose, les trains en retard, les parents qui râlent parce qu’on n’a pas encore quitté la maison.
— Tu sais ce que tu devrais faire ? lance Sophie en s’asseyant près de moi. Postuler à Bruxelles ! Il y a plein d’offres pour les francophones là-bas…
Je secoue la tête. Je n’ai pas la force de recommencer ailleurs. Pas maintenant.
La soirée avance et Bastien s’approche doucement.
— Ça va ?
Sa voix est douce, différente des autres. Il pose une main sur mon bras et je sens mon cœur battre plus fort malgré moi.
— Je sais que ça fait mal… Mais tu mérites mieux que ce type.
Je baisse les yeux. Bastien a toujours été là en arrière-plan, discret mais présent. Je sens son regard sur moi et pour la première fois depuis des semaines, je me sens vue.
Minuit approche trop vite. Je sors sur le balcon pour fumer une cigarette. La neige tombe toujours et les lumières de Liège scintillent au loin. Bastien me rejoint.
— Tu veux parler ?
Je secoue la tête mais il reste là, silencieux. Après un moment, il murmure :
— Tu sais… Mon père aussi est parti quand j’avais dix ans. Ma mère disait que c’était parce qu’il ne nous aimait plus. Mais aujourd’hui je crois qu’il avait juste peur de lui-même.
Ses mots résonnent en moi comme une vérité trop longtemps cachée.
Quand je rentre chez moi cette nuit-là, ma mère m’attend dans la cuisine, une tasse de chicorée entre les mains.
— Tu as pleuré ?
Je hoche la tête sans un mot.
Elle soupire et s’assied en face de moi.
— Tu sais… Quand ton père et moi on s’est rencontrés, j’étais enceinte d’un autre homme. Il est parti sans un mot. J’ai cru mourir de honte… Mais ton père m’a acceptée comme j’étais.
Je la regarde comme si je la découvrais pour la première fois.
— Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ?
Elle hausse les épaules.
— Ici on garde tout pour soi… Mais parfois ça fait du bien de parler.
Un silence lourd s’installe puis elle pose sa main sur la mienne.
— Tu es forte, Aurélie. Plus forte que tu ne crois.
Les jours passent et je reprends doucement goût à la vie. Bastien m’envoie des messages chaque matin : « Courage », « T’as vu le soleil aujourd’hui ? », « On va boire un café ? »
Un soir de mars, alors que la neige a fondu et que les jonquilles pointent timidement dans le jardin public, il m’attend devant chez moi avec deux tickets pour un concert à l’Ancienne Belgique.
— Viens avec moi à Bruxelles… Juste pour une soirée.
J’hésite puis j’accepte. Dans le train qui file vers la capitale, je regarde défiler les paysages gris et verts de Wallonie et je sens quelque chose se réveiller en moi : l’envie d’avancer, malgré tout.
Le concert est magique. Bastien me prend la main pendant une chanson douce et je sens mes défenses tomber une à une.
Sur le chemin du retour, il me regarde droit dans les yeux :
— Tu sais… Je crois que je t’aime depuis toujours.
Je ris à travers mes larmes et il m’embrasse sous la pluie fine qui tombe sur Bruxelles.
De retour à Liège, ma mère m’attend encore dans la cuisine. Cette fois-ci elle sourit en me voyant rentrer tard.
— Alors ?
Je souris à mon tour.
— Peut-être qu’il faut parfois perdre quelqu’un pour se trouver soi-même…
Elle hoche la tête et murmure :
— L’important c’est d’aimer sans regretter.
Aujourd’hui encore je repense à cette nuit-là où tout a changé. Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans jamais regretter ? Ou faut-il accepter nos blessures pour avancer ? Qu’en pensez-vous ?