Étranger parmi les miens : une soirée à Charleroi

— Tu vas encore tout claquer ce soir, Benoît ?

La voix de François résonne dans le petit café enfumé du boulevard Tirou. Je souris, un peu gêné. La prime n’est pas énorme, mais pour moi, célibataire de trente-sept ans, c’est suffisant pour m’offrir quelques bières et oublier le vacarme de l’usine.

— Quand on n’a personne qui t’attend à la maison, à quoi bon économiser ?

François éclate de rire, mais derrière ses yeux fatigués, je devine l’envie. Lui, il a trois enfants, une femme qui surveille chaque euro. Moi, j’ai le silence de mon appartement à Dampremy et la télé qui me tient compagnie.

— Tu sais, Benoît, parfois j’envie ta liberté…

Je hausse les épaules. Liberté ? C’est un mot qui sonne creux quand on rentre seul tous les soirs. Mais ce soir, j’ai envie d’y croire. Je lève mon verre vers mes deux collègues, François et Michel.

— À la prime !

On trinque. Les conversations s’enchaînent : le boulot, les machines qui tombent en panne, le chef qui gueule pour un rien. Puis Michel glisse, à voix basse :

— T’as vu les nouveaux ? Les Roumains ?

François fait la moue.

— Ils bossent comme des fous. On dirait qu’ils n’ont pas le choix…

Je sens la tension monter. Dans l’usine, l’arrivée des ouvriers étrangers a tout changé. Certains collègues râlent : « Ils cassent les prix », « Ils prennent nos heures ». Moi, je ne sais pas quoi penser. Parfois je croise le regard d’Andrei — il s’appelle comme ça — et j’y lis la même fatigue que dans le mien.

— Faut pas leur en vouloir, dis-je doucement. On ferait pareil à leur place.

François secoue la tête.

— Peut-être… Mais c’est plus comme avant.

Le silence s’installe. Je bois une gorgée, mal à l’aise. Ce n’est pas la première fois que je me sens étranger ici. Pas à cause de mes origines — je suis né à Charleroi, mes parents aussi — mais parce que je ne rentre pas dans le moule : pas marié, pas d’enfants, pas de maison à crédit.

La porte du café s’ouvre brusquement. Une bourrasque de vent s’engouffre. Je frissonne. Une femme entre, manteau serré autour d’elle. Je la reconnais : c’est Sophie, ma sœur cadette. Elle me cherche du regard et s’approche.

— Benoît, faut qu’on parle.

Ses yeux sont rouges. Je comprends tout de suite : c’est encore maman.

— Elle est tombée ?

Sophie hoche la tête.

— Elle refuse d’aller à l’hôpital. Elle dit qu’elle ne veut pas être un poids…

Je soupire. Depuis la mort de papa, maman s’accroche à sa maison de Marchienne comme à une bouée. Sophie a ses propres enfants, son boulot à mi-temps chez Delhaize. Moi… J’ai du temps, mais je n’ai jamais su comment m’occuper des autres.

— Je passerai demain matin.

Sophie me serre brièvement le bras.

— Merci…

Elle repart aussitôt, laissant derrière elle un parfum d’urgence et de tristesse. François me regarde sans rien dire. Michel commande une autre tournée.

La soirée continue, mais mon cœur n’y est plus. Les rires me semblent faux. Je pense à maman seule dans sa maison froide, à Sophie qui se bat pour tout le monde sauf pour elle-même. Et moi ? Qu’est-ce que je fais vraiment ?

Vers minuit, je quitte le café sans un mot. Dehors, la pluie tombe fine sur les pavés. Je marche longtemps dans les rues désertes de Charleroi. Les vitrines fermées reflètent mon visage fatigué.

Arrivé chez moi, j’allume la lumière et m’effondre sur le canapé. Le silence est lourd. J’attrape mon téléphone : aucun message. J’aurais aimé que quelqu’un m’attende, qu’on me demande si je vais bien.

Le lendemain matin, je prends le bus pour Marchienne. La maison de maman sent le renfermé et la soupe aux poireaux. Elle est assise dans son fauteuil, la jambe bandée.

— Tu n’aurais pas dû venir, Benoît…

Sa voix est douce mais ferme.

— T’es ma mère…

Je prépare du café pendant qu’elle me raconte ses souvenirs : l’arrivée des Italiens dans les mines après-guerre, les fêtes du quartier quand elle était jeune…

— On était pauvres mais on était ensemble… Maintenant chacun vit dans son coin.

Je sens une boule dans ma gorge. Elle a raison. Même entre nous, il y a des murs invisibles.

En repartant, je croise Andrei devant l’arrêt de bus. Il attend sous la pluie avec un sac plastique en guise de parapluie.

— Salut…

Il me répond avec un sourire timide.

— Bonjour…

On échange quelques mots maladroits sur le travail, la météo. Puis il me confie :

— Ma femme est restée en Roumanie avec les enfants… Ici je suis seul.

Je hoche la tête. On se comprend sans se parler vraiment.

Les jours passent. À l’usine, les tensions grandissent : certains collègues refusent de travailler avec les nouveaux venus ; d’autres comme moi essaient d’apaiser les choses. Un matin, une dispute éclate entre Michel et Andrei au sujet d’une machine mal réglée.

— C’est toujours pareil avec vous ! crie Michel.

Andrei baisse les yeux mais ne répond pas. Je m’interpose :

— Arrête Michel ! C’est pas sa faute si on manque de pièces !

Michel me fusille du regard.

— T’es toujours du côté des étrangers maintenant ?

Je sens la colère monter en moi.

— Je suis du côté de ceux qui bossent dur !

Le chef arrive et sépare tout le monde. Mais l’ambiance reste électrique.

Le soir même, je retrouve Sophie chez maman pour dîner. Autour de la table branlante, on parle peu. Maman regarde par la fenêtre ; Sophie consulte son téléphone sans arrêt.

— Tu sais Benoît… commence-t-elle soudain — tu pourrais venir vivre ici quelques temps ? Maman aurait besoin d’aide…

Je sens le piège se refermer : quitter mon appartement pour revenir dans cette maison pleine de souvenirs et de regrets ?

— Je ne sais pas… J’ai mon travail…

Sophie soupire.

— On a tous des obligations ! Mais tu es seul… Moi j’ai mes enfants !

Je me lève brusquement.

— C’est facile pour toi de dire ça ! Tu as ta vie ! Moi j’ai juste… ça !

Je désigne la pièce vide autour de nous. Maman pleure en silence.

Je rentre chez moi en colère contre tout le monde — contre Sophie qui me juge, contre maman qui refuse d’être aidée autrement qu’à sa façon, contre moi-même surtout.

Les semaines passent ainsi : travail monotone à l’usine, disputes familiales larvées, solitude pesante le soir devant la télé ou au café avec François et Michel qui ressassent toujours les mêmes rancœurs.

Un soir d’hiver, alors que je rentre tard du travail sous une pluie battante, je trouve Andrei assis sur un banc devant mon immeuble. Il grelotte dans son manteau trop léger.

— Tout va bien ?

Il hésite puis murmure :

— On m’a volé mon portefeuille… Plus d’argent… Plus rien…

Sans réfléchir, je l’invite chez moi. Je lui prépare un café chaud ; il me raconte sa vie là-bas en Roumanie — sa femme Maria qui attend des nouvelles chaque semaine ; ses enfants qui grandissent sans lui ; sa peur de ne jamais pouvoir rentrer chez lui avec assez d’argent pour leur offrir une vie meilleure.

Cette nuit-là, Andrei dort sur mon canapé. Pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens plus seul dans mon appartement silencieux.

Le lendemain matin, je lui prête un peu d’argent et lui donne une vieille veste à moi. Il me serre la main avec émotion.

À l’usine, les regards changent peu à peu : certains collègues voient d’un mauvais œil notre amitié ; d’autres commencent à parler avec Andrei aussi. Petit à petit, les barrières tombent — pas toutes, mais assez pour qu’on se sente moins étrangers les uns aux autres.

Un dimanche après-midi, alors que je rends visite à maman avec Andrei (elle insiste pour lui offrir une part de tarte au sucre), elle me prend la main et murmure :

— Tu as bon cœur, Benoît… Peut-être que tu n’es plus aussi seul que tu le crois.

Je souris tristement. Peut-être qu’elle a raison — ou peut-être que la solitude ne dépend pas seulement du nombre de personnes autour de soi.

Parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’être simplement ensemble ? Pourquoi faut-il toujours des murs entre nous — entre familles, collègues ou voisins ? Est-ce qu’on finira par apprendre à se comprendre vraiment ?