Oublie-la, mon gars : Une matinée qui a tout changé à Liège
— Adam ! Adam, ouvre-moi, bon sang !
La voix de mon père résonne dans la cage d’escalier, rauque, pressante. Je regarde l’horloge : 6h42. Un dimanche. Je me frotte les yeux, le cœur battant. Pourquoi est-ce qu’il est là si tôt ? On ne s’est pas parlé depuis trois semaines, depuis cette dispute à propos de mon avenir. J’enfile un vieux pull du Standard, je trébuche sur mes baskets et je descends ouvrir.
Papa est là, les cheveux en bataille, le visage fermé. Il tient une enveloppe froissée dans la main.
— Tu comptes dormir toute ta vie ?
Je hausse les épaules, encore groggy.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il me tend l’enveloppe sans un mot. Je la prends, hésitant. Sur le devant, mon nom : Adam Delvaux. L’écriture de maman. Mon cœur se serre.
— Elle est partie, lâche-t-il d’une voix blanche.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Maman… partie ? Où ? Pourquoi ?
— Elle m’a laissé ça pour toi. Lis-la.
Je monte en courant dans ma chambre, claque la porte derrière moi et déchire l’enveloppe. Les mots de maman dansent devant mes yeux embués :
« Mon cher Adam,
Je sais que tu ne comprendras pas tout de suite. Mais il fallait que je parte. J’étouffais ici, entre les non-dits et les regrets. Prends soin de toi et de ton père. Je t’aime plus que tout.
Maman »
Je relis la lettre trois fois. Les mots « il fallait que je parte » me hantent. Pourquoi maintenant ? Pourquoi sans un mot ?
Le téléphone vibre. Un message de Julie : « Tu viens au marché ce matin ? »
Julie… Ma meilleure amie depuis l’école primaire. La seule qui sait tout de moi, ou presque. Je tape « non » puis efface. J’ai besoin de la voir.
Sur le chemin du marché de la Batte, la ville semble différente. Les pavés résonnent sous mes pas lourds. Je croise des visages familiers : Madame Dupuis qui vend ses gaufres, Lucien le poissonnier qui me fait un clin d’œil. Mais aujourd’hui, tout me paraît étranger.
Julie m’attend près du stand de fleurs.
— Adam ! T’as une sale tête… Qu’est-ce qui se passe ?
Je lui tends la lettre sans un mot. Elle lit, puis me serre fort contre elle.
— Tu veux qu’on en parle ?
Je hoche la tête.
On s’assied sur un banc face à la Meuse. Je lui raconte tout : les disputes entre mes parents, les silences à table, les rêves brisés de maman qui voulait ouvrir une librairie à Namur…
— Tu crois qu’elle va revenir ? demande Julie doucement.
— J’en sais rien… Papa est détruit. Il fait semblant d’être fort mais je le connais…
Julie pose sa main sur la mienne.
— Tu sais que tu peux rester chez moi si ça va pas…
Je souris faiblement. Chez Julie, c’est toujours bruyant : ses trois petits frères qui courent partout, sa mère qui chante du Brel en cuisinant… Rien à voir avec le silence glacial de mon appartement depuis le départ de maman.
En rentrant, je trouve papa assis dans le salon, une bière Jupiler à la main malgré l’heure matinale.
— Faut qu’on parle, Adam.
Je m’assois en face de lui. Il fixe la télé éteinte.
— J’ai pas été un bon mari… ni un bon père peut-être. J’ai jamais compris ta mère… ni toi d’ailleurs.
Je sens la colère monter.
— T’as jamais essayé non plus ! T’étais toujours au boulot ou au café avec tes potes !
Il baisse les yeux.
— Je sais… Mais maintenant elle est partie et je sais pas comment réparer ça.
Un silence lourd s’installe. Je voudrais lui hurler ma douleur mais les mots restent coincés.
Les jours passent. Papa s’enferme dans son mutisme, moi dans ma chambre. Je sèche les cours à l’ULiège, je traîne avec Julie ou seul sur les quais de la Meuse. La ville grise reflète mon humeur.
Un soir, alors que je rentre tard, je trouve papa effondré sur la table de cuisine, des factures éparpillées partout.
— On va perdre l’appart si ça continue… souffle-t-il.
Je regarde les chiffres : loyers en retard, factures d’électricité impayées… Maman gérait tout ça avant.
— Je peux trouver un job… propose-je timidement.
Il relève la tête, surpris.
— Tu veux pas finir tes études d’abord ?
— Et si on n’a plus de toit ?
Il ne répond pas. Je sens son désespoir.
Le lendemain, je dépose des CV dans les cafés du Carré. Personne ne cherche en ce moment mais Lucien me propose un coup de main au marché le dimanche matin.
C’est là que je croise Sophie pour la première fois. Elle vend des livres d’occasion avec sa grand-mère flamande qui parle à peine français mais sourit tout le temps.
Sophie a des yeux verts pétillants et une voix douce comme une chanson d’Angèle. On discute littérature belge : Amélie Nothomb, Simenon… Elle me fait rire alors que j’avais oublié comment on faisait.
Petit à petit, je reprends goût à la vie grâce à elle et Julie. Mais à la maison, rien ne s’arrange. Papa boit de plus en plus, il s’énerve pour un rien.
Un soir d’orage, il explose :
— T’es comme ta mère ! Toujours dans la lune ! Tu comprends rien à la vraie vie !
Je claque la porte et pars sous la pluie jusqu’à chez Julie. Sa mère m’accueille avec un chocolat chaud et un plaid aux couleurs du drapeau belge.
— Ici t’es chez toi, Adam…
Je fonds en larmes dans ses bras. Toute ma rage sort enfin.
Quelques jours plus tard, Sophie m’invite chez elle à Herstal pour une fête d’anniversaire. Sa famille est chaleureuse, bruyante, mélangeant flamand et français dans une joyeuse cacophonie. Je me sens vivant pour la première fois depuis des mois.
Mais quand je rentre chez moi ce soir-là, papa n’est pas là. Son portable sonne dans le vide. J’appelle tous ses amis du café Le Vauban — personne ne l’a vu.
Vers minuit, la police frappe à la porte :
— Monsieur Delvaux ? Votre père a eu un accident… Il a trop bu et il a glissé sur le quai…
Mon monde s’écroule une seconde fois.
À l’hôpital CHU Sart-Tilman, je retrouve papa inconscient mais vivant. Le médecin me dit qu’il doit arrêter l’alcool sinon il ne s’en sortira pas.
Je passe des nuits blanches à son chevet, relisant encore et encore la lettre de maman. Julie et Sophie se relaient pour m’apporter des tartines au fromage de Herve ou des gaufres liégeoises pour me donner du courage.
Quand papa se réveille enfin, il pleure comme un enfant.
— Pardon Adam… J’ai tout gâché…
Je lui prends la main.
— On va s’en sortir tous les deux… Mais faut changer maintenant.
Il hoche la tête faiblement.
Les semaines suivantes sont difficiles : cure de désintoxication pour papa, petits boulots pour moi, soutien infaillible de Julie et Sophie… Peu à peu, on remonte la pente ensemble.
Un matin de printemps, alors que je range des livres au marché avec Sophie, je reçois une carte postale de maman depuis Ostende :
« Je pense à vous chaque jour. Peut-être qu’un jour on pourra se retrouver autrement… »
Je souris tristement en regardant le ciel bleu pâle au-dessus de Liège.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui est brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec nos cicatrices ? Vous en pensez quoi vous ?