La haine qui a survécu à l’enfance : l’histoire d’Agathe et Zoé à Namur
— Touche encore à ma poupée et tu vas voir !
La voix aiguë de Zoé résonne dans le salon, alors que je serre contre moi la poupée en porcelaine aux boucles blondes. J’ai huit ans, elle en a six, mais déjà, la guerre est déclarée. Ma mère, fatiguée par son poste d’infirmière à la clinique Sainte-Elisabeth de Namur, surgit dans la pièce, les yeux cernés.
— Les filles, c’est pas possible ! Il est à peine sept heures et vous criez déjà ?
Je lâche la poupée, la colère au ventre. Zoé me lance un regard triomphant, comme si elle venait de gagner une bataille décisive. Je sens mes poings se serrer. Pourquoi tout tourne-t-il toujours autour d’elle ?
Les années passent, mais rien ne change vraiment. À l’école communale de Jambes, on nous confond parfois. Mais Zoé est la gentille, la douce, celle qui pleure facilement et qui obtient toujours ce qu’elle veut. Moi, je suis l’aînée, la responsable, celle qui doit céder parce que « tu es la plus grande, Agathe ». Même lors des fêtes de famille chez nos grands-parents à Ciney, c’est elle qu’on félicite pour ses dessins naïfs ou ses récitations apprises par cœur.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits gris de notre quartier, j’entends mes parents se disputer dans la cuisine. Mon père, Jean-Luc, a perdu son emploi à l’usine de Floreffe. Ma mère pleure en silence. Je me glisse dans le couloir et surprends Zoé blottie contre elle, tandis que moi, je reste seule dans l’ombre. Ce soir-là, j’ai compris que je ne serais jamais celle qu’on console.
À l’adolescence, le fossé se creuse. Zoé devient populaire au collège Notre-Dame. Elle sort avec Thomas, le garçon dont je suis secrètement amoureuse depuis la première secondaire. Un soir de bal, je les surprends en train de s’embrasser derrière le gymnase. J’ai envie de hurler, mais je ravale mes larmes.
— Tu ne peux pas me laisser une seule chose ?
— Tu n’as qu’à te trouver quelqu’un d’autre, Agathe…
Sa voix est froide. Je claque la porte du vestiaire et rentre seule sous la pluie glaciale de novembre.
À dix-huit ans, je pars à Liège pour étudier la psychologie. Je crois naïvement que la distance va apaiser notre rivalité. Mais chaque retour à Namur est une épreuve. Ma mère me demande toujours des nouvelles de Zoé avant les miennes. Mon père s’enferme dans son mutisme habituel.
Un jour, alors que je rentre pour Noël, je découvre que Zoé a abandonné ses études d’infirmière. Elle vit encore à la maison et passe ses journées devant Netflix ou à traîner avec ses amis du quartier. Ma mère s’inquiète pour elle ; moi, je suis furieuse.
— Tu pourrais au moins essayer de faire quelque chose de ta vie !
— Tu crois que t’es mieux parce que t’as fait l’unif ?
La dispute éclate devant le sapin décoré à la hâte. Les boules rouges tremblent sous nos cris. Mon père quitte la pièce sans un mot.
Les années filent. Je trouve un emploi dans un centre d’aide sociale à Namur. Je m’installe avec Olivier, un collègue discret et gentil. Nous achetons un petit appartement près du parc Louise-Marie. Zoé enchaîne les petits boulots et les histoires sans lendemain. Ma mère vieillit trop vite ; mon père s’enfonce dans la dépression.
Un matin de janvier, le téléphone sonne à l’aube.
— Agathe… c’est maman… Papa a fait un malaise…
Je fonce à l’hôpital. Dans le couloir blanc et froid des urgences du CHU UCLouvain Dinant-Godinne, je retrouve Zoé assise sur une chaise en plastique bleu. Ses yeux sont rouges ; elle ne me regarde pas.
— Tu crois qu’il va s’en sortir ?
— J’en sais rien…
Le médecin arrive : infarctus massif. Mon père ne se réveillera pas.
Les jours suivants sont flous : funérailles sous la pluie battante, regards fuyants des voisins du quartier Sainte-Marie, silences pesants autour de la table familiale. Ma mère s’effondre ; Zoé et moi sommes incapables de nous parler sans nous blesser.
Quelques semaines plus tard, ma mère fait une chute dans l’escalier. Fracture du col du fémur. Elle doit aller en maison de repos à Salzinnes. Je prends en charge les démarches administratives ; Zoé s’occupe des visites quotidiennes.
Un soir d’avril, alors que je trie les papiers dans le grenier familial, Zoé débarque furieuse.
— Tu crois que t’es la seule à souffrir ? Tu crois que maman t’aime plus parce que tu fais tout bien ?
— J’ai juste essayé d’être utile…
— Tu m’as volé ma place ! Depuis toujours !
Elle éclate en sanglots. Pour la première fois depuis des années, je vois sa détresse nue, sans masque ni sarcasme.
— J’ai eu peur qu’on m’oublie… avoue-t-elle dans un souffle.
Je m’assieds à côté d’elle sur le vieux coffre en bois. Le silence s’installe entre nous, lourd mais différent.
Les mois passent. Ma mère décline doucement ; Zoé et moi apprenons à cohabiter avec nos blessures. Parfois, on partage un café sur la terrasse du home ; parfois on se dispute encore pour des broutilles — une histoire de lessive ou de factures impayées.
Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes recouvrent les pavés humides de Namur, ma mère s’éteint paisiblement dans son sommeil. À l’enterrement, Zoé serre ma main pour la première fois depuis notre enfance.
Après tout ça… Que reste-t-il ?
Je regarde ma sœur assise en face de moi dans le salon vide de notre enfance. Les souvenirs affluent : les poupées brisées, les cris du matin, les silences du soir.
— Tu crois qu’on pourra un jour se pardonner ?
Ou bien certaines blessures sont-elles faites pour ne jamais guérir ?