L’amour au mauvais moment : Chronique d’une vie wallonne

— Julie…

J’ai sursauté. Sa voix était si faible que j’ai cru l’avoir rêvée. Pourtant, dans la pénombre de la chambre, ma mère m’appelait. Je venais à peine de refermer la porte, prête à rejoindre mes amies pour une soirée qui devait me changer les idées. Mais ce simple murmure a tout arrêté.

— Oui, maman ?

Je suis revenue sur mes pas, le cœur serré. Elle était allongée sur le lit, les yeux mi-clos, le visage pâle sous la lumière jaune du lampadaire Ikea qu’on avait acheté ensemble à Liège il y a des années. Je me suis approchée, tentant de masquer mon impatience et ma culpabilité.

— Je croyais que tu dormais… Tu as besoin de quelque chose ? Je voulais juste sortir un peu avec Sophie et Maud…

Elle a esquissé un sourire triste, celui qui me brise toujours le cœur.

— Va, Julie… Je vais juste me reposer un peu. Profite tant que tu peux.

Mais je n’ai pas bougé. J’ai senti cette vieille angoisse remonter, celle qui me serre la gorge depuis l’annonce de sa maladie. Le cancer, ce mot qu’on n’ose pas prononcer dans notre maison de Seraing, s’est installé chez nous comme un invité indésirable. Depuis des mois, il ronge tout : sa santé, notre joie de vivre, mes rêves d’avenir.

Je me suis assise au bord du lit. Elle a posé sa main sur la mienne, sa peau fine et froide.

— Tu sais, Julie… Il y a des choses que je n’ai jamais dites à personne. Des regrets…

J’ai senti mes yeux s’embuer. J’aurais voulu fuir cette conversation, mais je savais qu’elle avait besoin de parler.

— Maman…

— Laisse-moi finir. Quand j’avais ton âge, j’ai aimé quelqu’un… Mais ce n’était pas ton père. C’était Luc, un garçon du village. On s’est rencontrés à la ducasse de Flémalle. J’étais folle amoureuse… Mais la vie… Les parents… Les convenances…

Sa voix s’est brisée. J’ai serré sa main plus fort.

— Tu regrettes papa ?

Elle a souri tristement.

— Non… Mais parfois je me demande ce que serait devenue ma vie si j’avais eu le courage de choisir l’amour plutôt que la sécurité.

Un silence pesant s’est installé. J’ai repensé à mes propres choix, à Maxime que j’aimais en secret depuis des années, mais que je n’osais pas présenter à la famille parce qu’il venait de Bruxelles et que papa ne supportait pas « ces Flamands qui viennent prendre nos boulots ».

— Tu sais, maman… Moi aussi j’aime quelqu’un. Mais je crois que je n’aurai jamais le courage…

Elle a caressé ma joue du bout des doigts.

— Ne fais pas comme moi, Julie. La vie est trop courte pour vivre avec des regrets.

J’ai senti les larmes couler sur mes joues. À cet instant précis, j’ai compris que ma mère ne serait peut-être plus là très longtemps. Que bientôt, il ne resterait plus que ses souvenirs et ses conseils murmurés dans la nuit.

Le lendemain matin, la maison sentait le café brûlé et la tristesse. Papa lisait Le Soir en silence, ignorant ostensiblement ma présence. Depuis l’annonce de la maladie de maman, il était devenu une ombre dans la maison : il travaillait plus tard à l’usine ArcelorMittal et rentrait épuisé, incapable d’affronter la réalité.

— Tu vas encore sortir ce soir ?

Sa voix était sèche, presque agressive.

— Non… Je reste avec maman.

Il a haussé les épaules sans un mot. J’aurais voulu lui crier dessus, lui dire qu’il n’avait pas le droit de nous laisser seules dans cette épreuve. Mais je savais que lui aussi souffrait à sa façon.

Les semaines ont passé dans une routine étouffante : les rendez-vous à l’hôpital du CHU de Liège, les visites des voisines qui apportaient des tartes au sucre et des mots maladroits, les disputes silencieuses entre papa et moi.

Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes recouvraient la cour et que le vent sifflait sous les portes mal isolées de notre vieille maison ouvrière, Maxime m’a appelée.

— Julie… Je peux passer te voir ?

J’ai hésité. Je savais que papa ne voulait pas entendre parler de lui. Mais j’avais besoin de réconfort, d’un peu de lumière dans cette nuit sans fin.

— Viens… Mais on sortira dans le jardin.

Il est arrivé une demi-heure plus tard, les joues rouges par le froid et l’émotion. On s’est assis sur le vieux banc en bois derrière la maison. Il m’a pris la main sans rien dire.

— Comment va ta maman ?

J’ai secoué la tête.

— Pas bien… Je crois qu’elle ne tiendra plus très longtemps.

Il m’a serrée contre lui. J’aurais voulu rester là pour toujours, oublier le monde extérieur.

— Julie… Viens avec moi à Bruxelles. On pourrait commencer une nouvelle vie là-bas…

J’ai éclaté en sanglots.

— Je ne peux pas laisser maman seule… Et papa ne me pardonnera jamais si je pars avec toi.

Il a soupiré.

— Tu dois penser à toi aussi…

Mais comment penser à moi quand tout s’écroule autour de moi ?

Quelques jours plus tard, maman a fait une rechute. L’ambulance est venue la chercher au petit matin. Papa et moi avons attendu des heures dans la salle d’attente glaciale du CHU. Quand le médecin est enfin venu nous voir, son regard disait tout.

— Elle s’est endormie paisiblement…

Le monde s’est arrêté de tourner. J’ai senti papa s’effondrer à côté de moi pour la première fois depuis des années. Il a pleuré comme un enfant perdu.

Les semaines qui ont suivi ont été floues : l’enterrement sous une pluie battante au cimetière de Seraing, les condoléances maladroites des voisins et des collègues d’usine, les repas silencieux dans une maison trop grande pour deux personnes brisées.

Un soir, alors que je rangeais les affaires de maman dans sa chambre, j’ai trouvé une vieille boîte en fer cachée sous son lit. À l’intérieur : des lettres jaunies par le temps, écrites par Luc. Des mots d’amour passionnés, des promesses jamais tenues.

J’ai lu chaque lettre en pleurant toutes les larmes de mon corps. J’ai compris alors que maman avait vécu toute sa vie avec ce manque au fond du cœur. Et que moi aussi, je risquais de passer à côté du bonheur par peur du regard des autres.

Le lendemain matin, j’ai fait ma valise. Papa m’a regardée sans comprendre.

— Où tu vas ?

— À Bruxelles… Avec Maxime.

Il a voulu protester mais s’est ravisé en voyant ma détermination.

— Tu reviendras ?

J’ai hoché la tête en retenant mes larmes.

— Toujours… Mais il faut que je vive ma vie maintenant.

Je suis partie sans me retourner. Dans le train qui m’emmenait vers une nouvelle vie, j’ai relu une dernière fois les lettres de Luc à maman. Et j’ai juré de ne jamais laisser passer l’amour par peur ou par lâcheté.

Aujourd’hui encore, parfois je me demande : ai-je fait le bon choix ? Est-ce qu’on peut vraiment échapper aux regrets ou sont-ils simplement une autre forme d’amour perdu ? Qu’en pensez-vous ?