Quand tout s’effondre : choisir sa propre voie
— Tu ne comprends donc jamais rien, Sophie !
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un coup de couteau. Je serre les poings, debout dans la cuisine, alors que l’odeur du café froid se mêle à celle du pain grillé oublié dans le grille-pain. Mon père, assis à la table, ne lève même pas les yeux de son journal, La Meuse. Il fait semblant de lire, mais je sais qu’il écoute chaque mot, chaque soupir.
— Je t’ai dit que je rentrerais tard ce soir. J’ai mon exposé à préparer avec Thomas et Julie, c’est important pour l’école.
Ma mère soupire, exaspérée. Elle essuie ses mains sur son tablier à carreaux rouges et blancs, celui qu’elle porte depuis que je suis petite. Elle me regarde comme si j’étais une étrangère.
— L’école, toujours l’école… Et la maison ? Tu crois que tout va se faire tout seul ici ?
Je sens la colère monter. J’ai dix-sept ans, et j’étouffe dans cet appartement trop petit du quartier Sainte-Marguerite. Les murs sont si fins que j’entends les voisins se disputer le soir. Parfois, je rêve d’un ailleurs, d’un endroit où je pourrais respirer sans avoir peur de décevoir.
Mon père replie son journal, enfin.
— Laisse-la, Monique. Sophie est grande maintenant. Elle sait ce qu’elle fait.
Un silence lourd s’installe. Ma mère me lance un regard noir avant de sortir de la cuisine. Je reste seule avec mon père. Il me sourit timidement, mais je vois bien qu’il est fatigué. Les années à l’usine ArcelorMittal l’ont usé. Ses mains sont calleuses, ses yeux cernés.
— Tu sais, ma fille… La vie n’est pas facile ici. Mais il faut apprendre à faire des choix.
Je hoche la tête sans répondre. Je prends mon sac et claque la porte derrière moi. Dans la cage d’escalier, l’odeur de soupe aux poireaux flotte encore depuis midi. Je descends les marches quatre à quatre, le cœur battant.
Dehors, il pleut. Une pluie fine et froide typique de novembre à Liège. Je retrouve Thomas et Julie devant la boulangerie de la place Vivegnis. Thomas me tend un parapluie en souriant.
— T’as l’air crevée, Sophie.
Je hausse les épaules.
— C’est rien… Juste ma mère qui fait encore des histoires.
Julie me prend par le bras.
— Viens, on va chez moi. Mes parents sont au boulot jusqu’à tard.
On traverse les rues mouillées en riant, essayant d’oublier nos soucis d’ados belges : les profs trop sévères, les parents qui ne comprennent rien, les rêves trop grands pour nos petites vies.
Chez Julie, on s’installe autour de la table du salon avec nos cahiers ouverts mais nos esprits ailleurs. On parle de tout sauf de l’exposé : des garçons du lycée Léonard Defrance, des soirées au Carré où on n’a pas encore le droit d’aller, des envies de partir à Bruxelles ou même plus loin.
— Tu crois qu’on sera heureuses un jour ? demande Julie en fixant la pluie derrière la fenêtre.
Thomas hausse les épaules.
— Ici ou ailleurs, c’est pareil…
Mais moi, je n’en suis pas si sûre. Je sens au fond de moi une urgence, un besoin de m’échapper. J’ai envie de crier que je veux plus que cette vie toute tracée : finir mes études, trouver un boulot à la FN Herstal ou chez Delhaize, me marier avec un gars du quartier et avoir des enfants qui répéteront les mêmes histoires.
Le soir tombe vite en novembre. Je rentre chez moi à pied, le cœur lourd. Dans l’entrée sombre de l’immeuble, j’entends ma mère parler fort au téléphone avec ma tante Mireille :
— Sophie me file entre les doigts… Elle n’écoute plus rien !
Je monte dans ma chambre sans faire de bruit. Je m’allonge sur mon lit en regardant le plafond jauni par le temps. J’attrape mon vieux journal intime caché sous l’oreiller et j’écris :
« Pourquoi est-ce si difficile d’être comprise ? Pourquoi faut-il toujours choisir entre soi et les autres ? »
Les jours passent et la tension ne fait qu’augmenter à la maison. Ma mère devient de plus en plus dure avec moi. Elle critique mes notes (« Un 13 en maths ? Tu te fiches de moi ! »), mes vêtements (« On dirait une étrangère avec ce pull ! »), mes amis (« Thomas n’est pas fréquentable… »). Mon père se tait ou fuit au café Le P’tit Liégeois après le travail.
Un soir de décembre, tout explose.
— Tu ne vas pas sortir ce soir !
Ma mère bloque la porte d’entrée avec son corps massif. Je sens la panique monter en moi.
— Mais maman, j’ai promis à Julie…
— Je m’en fiche ! Tant que tu vis sous mon toit, tu fais ce que je dis !
Je crie, elle crie plus fort. Mon père tente d’intervenir mais elle le repousse violemment.
— Toi aussi tu laisses tout passer ! Voilà pourquoi elle est comme ça !
Je monte dans ma chambre en claquant la porte si fort que le cadre avec la photo de ma première communion tombe au sol et se brise. Je m’effondre sur mon lit en sanglotant. J’envoie un message à Julie :
« Je ne peux pas venir… Ma mère a pété un câble. »
Julie répond aussitôt :
« Courage ma belle… Un jour on partira d’ici toutes les deux ! »
Cette nuit-là, je ne dors pas. Je pense à partir pour de bon. Prendre le train pour Bruxelles ou même Anvers, trouver un petit boulot et vivre enfin librement.
Mais je n’ai que dix-sept ans… Et j’ai peur.
Le lendemain matin, ma mère fait comme si rien ne s’était passé. Elle pose une tartine devant moi sans un mot. Mon père me regarde tristement.
À l’école, je n’arrive pas à me concentrer. Le prof d’histoire parle des grèves des ouvriers wallons dans les années 60. Je pense à mon père qui a manifesté lui aussi quand il était jeune. Est-ce que lui aussi rêvait d’autre chose ?
Après les cours, je retrouve Thomas sur le pont Kennedy.
— Tu veux qu’on aille boire un chocolat chaud chez Boule de Bleu ?
J’accepte sans réfléchir. On s’assied près de la fenêtre embuée du café. Thomas me regarde droit dans les yeux.
— Tu sais Sophie… T’es pas obligée de rester ici toute ta vie si t’en as pas envie.
Je souris tristement.
— Facile à dire… Mais partir où ? Faire quoi ?
Il pose sa main sur la mienne.
— Ce qui compte c’est ce que toi tu veux vraiment.
Ses mots résonnent en moi toute la soirée. Pour la première fois, je me demande ce que JE veux vraiment — pas ce que mes parents attendent de moi, ni ce que la société attend d’une fille comme moi dans une ville comme Liège.
Les semaines passent et je commence à changer petit à petit. J’ose dire non à ma mère quand elle dépasse les bornes. J’aide mon père à remplir ses papiers pour le chômage partiel — il a perdu son boulot à l’usine après une restructuration — et je découvre chez lui une fragilité que je n’avais jamais vue avant.
Un soir d’avril, alors que le printemps colore enfin les rues grises de Liège, je prends une décision : après le bac, j’irai étudier à Bruxelles. Sciences politiques à l’ULB — loin d’ici mais pas trop loin non plus.
Quand j’annonce ma décision à mes parents autour du souper (des boulets liégeois maison), ma mère éclate en sanglots :
— Tu vas nous abandonner !
Mon père pose sa main sur son épaule :
— Laisse-la vivre sa vie, Monique… On n’a pas le droit de lui couper les ailes.
Je pleure aussi — mais cette fois ce sont des larmes de soulagement mêlées à la peur de l’inconnu.
Le jour du départ arrive vite. Ma valise est lourde mais mon cœur est léger. Julie m’aide à porter mes affaires jusqu’à la gare des Guillemins. On se serre fort dans les bras avant que je monte dans le train.
Dans le wagon qui file vers Bruxelles sous un ciel gris perle typiquement belge, je regarde défiler les paysages familiers et inconnus à la fois. Je pense à tout ce que je laisse derrière moi — et tout ce qui m’attend devant.
Est-ce qu’on peut vraiment choisir sa vie ? Ou bien est-ce qu’on ne fait que fuir ce qui nous fait mal ? Peut-être qu’un jour je reviendrai ici… Ou peut-être pas.