Entre les murs de Liège : Mon mariage, mon étouffement
— Tu as encore acheté du fromage d’abbaye ? Tu sais bien que c’est trop cher, Sophie !
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je serre le sachet dans mes mains, les yeux rivés sur le carrelage froid. J’ai envie de lui répondre, de lui dire que ce n’est qu’un petit plaisir, que j’ai travaillé toute la semaine à l’hôpital, que j’ai le droit à un morceau de bonheur. Mais je me tais. Comme d’habitude.
Il attrape le ticket de caisse, le scrute comme s’il cherchait une preuve de trahison. « Tu dépenses sans réfléchir. Tu veux qu’on finisse comme tes parents ? »
Je sens la colère monter, mais aussi la honte. Mes parents ont divorcé quand j’avais quinze ans, après des années de disputes pour des histoires d’argent. Je me revois, adolescente, assise sur les marches du perron à Seraing, écoutant les cris qui traversaient les murs. J’avais juré que jamais je ne vivrais ça.
Et pourtant…
Benoît n’a pas toujours été comme ça. Quand on s’est rencontrés à l’université de Liège, il était drôle, passionné par la littérature belge, prêt à refaire le monde autour d’une bière à la Place du Marché. On rêvait d’un appartement sous les toits, de voyages en train vers Ostende ou Namur. Mais la vie s’est chargée de nous ramener sur terre : le prêt hypothécaire, les factures d’électricité qui explosent chaque hiver, les courses au Delhaize où chaque centime compte.
Au début, je trouvais ça rassurant qu’il soit économe. Mais petit à petit, c’est devenu une obsession. Il contrôle tout : ce que je dépense, ce que je mange, même mes sorties avec mes collègues. « Tu pourrais rentrer plus tôt », me lance-t-il chaque fois que je prends un verre après le boulot.
Un soir de novembre, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que la ville semble s’endormir sous les lampadaires jaunes, j’ose enfin lui parler.
— Benoît… Tu trouves pas qu’on pourrait se faire un petit resto pour nos douze ans ? Juste nous deux…
Il lève les yeux de son ordinateur, l’air agacé.
— Avec quel argent ? Tu crois qu’on roule sur l’or ?
Je ravale mes mots. Je me sens minuscule. J’ai envie de hurler : « On n’est pas pauvres ! On a deux salaires ! » Mais je sais que ça ne sert à rien. Il va me rappeler la chaudière à remplacer, la voiture qui fatigue, les impôts qui tombent.
Je commence à rêver d’ailleurs. Parfois, en rentrant du CHU où je travaille comme infirmière, je m’arrête devant la Meuse et je regarde les péniches passer. Je me demande ce que ça ferait de tout quitter. De partir à Bruxelles chez ma sœur Anne, qui m’a déjà proposé son canapé « au cas où ». Mais j’ai peur. Peur du scandale dans la famille — chez nous, on ne divorce pas facilement. Peur du regard des voisins dans notre quartier tranquille de Cointe. Peur aussi de me retrouver seule à 38 ans.
Un dimanche matin, alors que Benoît est parti faire du vélo avec ses copains (ça, il ne s’en prive jamais), j’appelle Anne.
— Sophie… Tu vas encore tenir longtemps comme ça ?
Sa voix est douce mais ferme. Elle sait tout. Elle a vu mes messages envoyés en cachette, mes silences au téléphone.
— Je sais pas… J’ai peur de regretter.
— Regretter quoi ? De vivre ? De respirer ?
Je pleure sans bruit. Je n’ai jamais été très forte pour montrer mes faiblesses.
Le soir même, Benoît rentre en sueur et pose son casque sur la table.
— T’as encore pleuré ?
Je sursaute. Il a remarqué mes yeux rouges.
— Non… C’est rien.
Il soupire et s’assied en face de moi.
— Tu pourrais faire un effort aussi. Je bosse dur pour qu’on ait une maison propre et des comptes en ordre. Tu pourrais être un peu reconnaissante.
Je serre les poings sous la table. J’aimerais lui dire que moi aussi je bosse dur. Que moi aussi j’ai des rêves. Mais il ne comprendrait pas.
Les jours passent et se ressemblent. Je deviens l’ombre de moi-même. Au boulot, mes collègues s’inquiètent.
— Sophie, t’as l’air fatiguée…
— C’est juste l’hiver…
Mais ce n’est pas l’hiver. C’est cette vie qui me pèse comme une chape de plomb.
Un soir de janvier, alors que Liège est couverte d’un manteau blanc et que tout semble figé dans le silence glacé, je prends une décision. Je prépare un sac discret : quelques vêtements, mon carnet d’économies caché depuis des mois (vingt euros par-ci par-là), et une photo de maman jeune et souriante avant que tout ne bascule chez nous.
Quand Benoît rentre ce soir-là, il sent tout de suite que quelque chose cloche.
— Qu’est-ce que tu fais avec ce sac ?
Je le regarde droit dans les yeux pour la première fois depuis longtemps.
— Je pars chez Anne quelques jours… J’ai besoin de réfléchir.
Il éclate de rire jaune.
— Tu vas revenir en rampant dans deux jours ! T’es incapable d’être seule !
Ses mots me blessent mais me donnent aussi une force nouvelle. Je claque la porte derrière moi sans me retourner.
Chez Anne, l’appartement sent le café chaud et le linge propre. Elle m’accueille sans un mot et me serre fort dans ses bras.
Les premiers jours sont difficiles. Je culpabilise pour tout : pour Benoît qui doit se débrouiller seul (même si je sais qu’il en est capable), pour mes parents qui vont sûrement juger mon choix, pour moi-même qui ai laissé la situation pourrir si longtemps.
Mais peu à peu, je respire à nouveau. Je redécouvre le plaisir simple d’un café en terrasse Place Flagey avec Anne et ses amis ; le bonheur d’aller au cinéma sans rendre de comptes ; la douceur d’un bain chaud sans avoir peur qu’on me reproche ma consommation d’eau.
Benoît m’envoie des messages au début : « Reviens », « On peut parler », « Tu vas tout gâcher ». Puis il se tait.
Un soir, alors que Bruxelles s’illumine sous la pluie fine et que je marche seule dans les rues pavées du quartier Saint-Gilles, je me sens légère pour la première fois depuis des années. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve — divorce ? réconciliation ? nouvelle vie ? — mais je sais que je ne veux plus jamais m’oublier pour quelqu’un d’autre.
Est-ce qu’on a le droit de choisir sa liberté quand tout le monde attend qu’on se sacrifie ? Est-ce égoïste de vouloir simplement exister ?