Les lunettes violettes
— Tu ne comprends donc jamais rien, Aurélie !
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les poings sous la table, le regard fixé sur ses lunettes violettes qui glissent sur son nez. Ces lunettes, elle ne les enlève jamais, même pour dormir. Je me demande souvent ce qu’elle cache derrière ces verres teintés : des larmes ? De la fatigue ? Ou simplement l’envie de ne plus voir le monde tel qu’il est ?
— Maman… je voulais juste t’aider, c’est tout…
Elle soupire, s’effondre sur la chaise en face de moi. Son tablier est taché de sauce tomate, ses mains tremblent. Dehors, la pluie martèle les vitres du petit appartement social où nous vivons depuis que papa est tombé malade. Avant, on avait une maison à Gosselies, un jardin avec un vieux pommier et même un chien, Biscotte. Mais tout ça, c’était avant.
Papa ne parle plus beaucoup. Il passe ses journées devant la télé, à regarder les matchs du Sporting de Charleroi ou à fixer le plafond. La sclérose en plaques l’a cloué dans un fauteuil roulant. Parfois, il me sourit faiblement quand je lui apporte son café, mais le reste du temps… il n’est plus vraiment là.
Ce soir-là, j’ai 16 ans et j’ai l’impression d’en avoir 40. Ma petite sœur, Chloé, pleure dans sa chambre parce qu’elle a perdu son doudou. Maman crie encore :
— Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?
Je voudrais lui dire que non, que je sais qu’elle n’a rien choisi. Mais je me tais. Je me lève pour aller consoler Chloé. Dans le couloir sombre, j’entends la télévision grésiller et les sanglots étouffés de maman.
Le lendemain matin, je me réveille avant tout le monde. J’enfile mon manteau et je file acheter du pain à la boulangerie du coin. Madame Lefèvre me regarde avec pitié.
— Ça va chez vous, ma petite ?
Je hoche la tête sans répondre. Tout le quartier sait pour papa. Tout le quartier sait aussi que maman a perdu son boulot à l’usine Caterpillar quand ils ont fermé l’an dernier. Depuis, elle fait des ménages chez les voisins pour quelques billets froissés.
En rentrant, je croise Mehdi, mon voisin de palier. Il me sourit timidement.
— Salut Aurélie… ça va ?
Je hausse les épaules.
— Comme d’hab…
Il baisse les yeux. Je sais qu’il voudrait m’inviter à sortir avec ses copains au centre-ville, mais je n’ai ni le temps ni l’énergie pour ça.
À la maison, Chloé a retrouvé son doudou sous le canapé et papa réclame son café. Maman est déjà partie travailler chez Madame Dupont. Je prépare le petit-déjeuner en silence.
Les jours passent comme ça, tous pareils et tous différents à la fois. Les factures s’entassent sur la table de la cuisine. Un matin, j’entends maman parler au téléphone :
— Non, je ne peux pas payer ce mois-ci… Donnez-moi encore un peu de temps…
Sa voix tremble. Je voudrais lui dire que je peux arrêter l’école pour travailler aussi, mais elle refuse catégoriquement chaque fois que j’aborde le sujet.
Un soir d’automne, alors que la pluie s’abat encore sur Charleroi, maman rentre plus tard que d’habitude. Elle claque la porte et s’effondre sur le canapé.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle enlève enfin ses lunettes violettes et je découvre ses yeux rougis par les larmes.
— J’ai perdu mon boulot chez Madame Dupont… Elle a trouvé quelqu’un de moins cher…
Je sens la colère monter en moi.
— C’est pas juste ! Tu fais tout ce que tu peux !
Elle secoue la tête.
— Ce monde n’est pas juste, Aurélie…
Cette nuit-là, je n’arrive pas à dormir. J’entends maman sangloter dans la salle de bain. Je me glisse hors du lit et colle mon oreille contre la porte.
— Pourquoi tu nous as laissés tomber ? Pourquoi tu t’es laissé bouffer par cette maladie ?
Sa voix est brisée. Elle parle à papa comme s’il pouvait encore l’entendre vraiment.
Le lendemain matin, je prends une décision. Je vais voir Madame Lefèvre à la boulangerie.
— Vous cherchez pas quelqu’un pour aider le week-end ?
Elle me regarde longuement puis hoche la tête.
— Viens samedi à 6h.
Je commence à travailler là-bas tous les week-ends. Je me lève avant l’aube pour pétrir la pâte et servir les clients avec un sourire forcé. L’odeur du pain chaud me rappelle les dimanches heureux d’avant.
Un samedi matin, Mehdi entre dans la boulangerie avec sa mère.
— Tu travailles ici maintenant ?
Je hausse les épaules.
— Faut bien aider à la maison…
Il me regarde avec une tendresse gênée.
— Si t’as besoin de parler… tu sais où me trouver.
Je souris faiblement.
À la maison, maman recommence à porter ses lunettes violettes tout le temps. Elle ne parle presque plus à papa. Un soir, alors que Chloé dort déjà et que papa regarde un vieux match en rediffusion, je m’assois à côté d’elle sur le canapé.
— Maman… pourquoi tu gardes toujours ces lunettes ?
Elle hésite puis soupire profondément.
— Parce que derrière ces verres, tout paraît moins dur… Moins réel…
Je prends sa main dans la mienne.
— On est là, maman. On va s’en sortir… ensemble.
Elle sourit tristement et serre ma main très fort.
Quelques semaines plus tard, une assistante sociale vient nous rendre visite. Elle propose d’aider papa à obtenir une allocation supplémentaire et d’inscrire Chloé à des activités gratuites au centre culturel.
Maman refuse d’abord par fierté puis finit par accepter devant mon insistance.
Un soir de décembre, alors que la neige tombe sur Charleroi et que les lumières de Noël clignotent dans les rues grises, maman enlève enfin ses lunettes violettes devant nous tous. Ses yeux sont fatigués mais brillent d’une lueur nouvelle.
— On va y arriver… dit-elle doucement.
Papa esquisse un sourire et Chloé se blottit contre elle. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur étrange envahir notre salon minuscule : celle de l’espoir retrouvé.
Mais parfois je me demande : combien de familles comme la nôtre vivent cachées derrière des lunettes violettes ? Et vous… qu’est-ce qui vous aide à tenir quand tout semble perdu ?