Sous les Plafonds Trop Hauts : Un Anniversaire à Namur

« Tu comptes vraiment rester là planté comme un piquet, ou tu vas enfin venir dire bonjour à Ewa ? » La voix de ma femme, Sophie, claqua dans l’entrée comme un coup de tonnerre. Je serrai la poignée de la porte, hésitant. Derrière moi, la pluie de novembre martelait les pavés de Namur, et devant, la lumière chaude de l’appartement d’Ewa s’échappait jusque sur le palier.

Je pris une grande inspiration. « J’arrive… » soufflai-je, mais ma voix se perdit dans le brouhaha du salon. J’avais toujours eu du mal avec ces grandes réunions, surtout depuis la mort de mon père l’an dernier. Depuis, chaque fête me semblait déplacée, chaque rire trop fort, chaque toast trop léger.

Ewa nous accueillit avec son éternel sourire, les bras ouverts. « Ah, mes chéris ! Entrez, entrez ! » Elle portait une robe bleu roi qui lui allait à ravir. Derrière elle, le salon débordait de monde : des collègues de l’université de Liège, des amis d’enfance d’Andenne, et même sa cousine venue de Charleroi. Sur la table trônait un festin : gouda perlé de gouttes dorées, saucisson d’Ardenne, truite fumée, rôti croustillant – Ewa avait sorti le grand jeu.

Sophie se précipita vers la cuisine pour aider. Je restai un instant dans l’embrasure de la porte, observant la scène. Les rires fusaient, les verres tintaient. Mais moi, je me sentais invisible. Je repensais à mon père, à ses anniversaires modestes dans notre petite maison de Jambes. Il disait toujours : « Le bonheur n’a pas besoin de grandes pièces. »

Ewa me tira de mes pensées : « Alors, Benoît ? Toujours aussi discret ? Viens donc trinquer avec nous ! »

Je souris faiblement et pris un verre. À peine avais-je porté le vin à mes lèvres que j’entendis un éclat de voix derrière moi.

« Tu sais bien que maman ne supporte pas le poisson ! » C’était la fille d’Ewa, Manon, qui lançait un regard noir à sa mère. Ewa haussa les épaules : « Mais enfin, Manon, il y a aussi du rôti ! »

Le malaise s’installa quelques secondes. Je vis Sophie échanger un regard inquiet avec Ewa. J’avais toujours admiré leur amitié – elles s’étaient connues sur les bancs de l’ULiège, avaient traversé ensemble les galères d’étudiantes fauchées à Liège-Guillemins. Mais ce soir-là, quelque chose clochait.

Je m’approchai du buffet pour me donner une contenance. Un vieux copain d’Ewa, Lucien – un type jovial au rire tonitruant – me tapa sur l’épaule : « Alors Benoît, toujours au CPAS ? »

Je sentis mes joues chauffer. Depuis que j’avais perdu mon boulot chez FN Herstal, je survivais grâce au chômage et à quelques petits boulots. Lucien savait très bien que c’était un sujet sensible.

« Oui… enfin non… Je cherche autre chose… » bredouillai-je.

Il éclata de rire : « Bah ! Tant que t’as la santé ! »

Je me forçai à sourire mais j’avais envie de disparaître. Sophie vint à ma rescousse : « Benoît m’aide beaucoup à la maison. Et puis il cuisine mieux que moi ! »

Ewa leva son verre : « À Benoît et ses talents cachés ! » Les invités rirent poliment.

La soirée avançait. Les discussions tournaient autour des dernières grèves à la SNCB, des prix qui flambent chez Delhaize, des élections communales qui approchaient. Mais moi, je n’écoutais qu’à moitié. Je regardais Sophie rire avec Ewa et je sentais une pointe de jalousie monter en moi. Elles partageaient tout – leurs souvenirs, leurs secrets… Et moi ? J’avais l’impression d’être un figurant dans leur histoire.

À un moment, j’aperçus Manon sur le balcon, cigarette à la main malgré la pluie fine. Je la rejoignis.

« Ça va ? » demandai-je timidement.

Elle haussa les épaules : « Toujours les mêmes histoires ici… Maman qui veut tout contrôler… Toi aussi tu trouves pas qu’on étouffe ici ? »

Je souris tristement : « Parfois… Oui. Mais c’est pas facile non plus dehors… »

Elle me lança un regard complice : « T’as pas envie de tout plaquer parfois ? De partir loin ? »

Je pensai à mon père encore une fois. Lui n’avait jamais quitté Namur. Il disait que fuir ne servait à rien.

« J’y pense souvent… Mais je crois que je n’aurais pas le courage. Et toi ? »

Manon écrasa sa cigarette : « Moi non plus. On est tous coincés ici, non ? Dans nos familles, nos histoires… »

Un silence gênant s’installa. Puis elle rentra précipitamment.

De retour dans le salon, je surpris une conversation animée entre Sophie et Ewa.

« Tu ne peux pas continuer comme ça avec Benoît ! Il a besoin d’un vrai projet ! Tu ne vois pas qu’il s’enfonce ? »

Je restai figé sur le seuil. Ewa répondit à voix basse : « Je sais… Mais il refuse toute aide… Il est tellement fier… »

Sophie soupira : « Il n’est plus le même depuis la mort de son père… Je ne sais plus quoi faire… »

Je sentis mes yeux me brûler. J’avais envie de hurler que j’étais là, que j’entendais tout. Mais je restai muet.

La soirée toucha à sa fin. Les invités partirent peu à peu sous la pluie battante. Sophie et moi restâmes pour aider Ewa à ranger.

Dans la cuisine, Ewa me prit la main : « Benoît… Tu sais que tu peux compter sur nous ? Tu n’es pas seul… Même si tu crois le contraire… »

Je baissai les yeux : « Merci… Mais parfois j’ai l’impression d’être un fantôme ici… Même avec vous… »

Sophie s’approcha et me serra dans ses bras : « On va s’en sortir tous les trois… D’accord ? On est une famille… Même si c’est compliqué parfois… »

Sur le chemin du retour, sous la pluie froide qui collait nos vêtements à la peau, je marchais en silence à côté de Sophie. Je repensais aux mots d’Ewa et de Manon – à cette impression d’étouffer dans ces grands appartements où tout semble parfait mais où chacun cache ses blessures.

En rentrant chez nous, j’ai regardé Sophie longtemps avant d’oser lui demander : « Tu crois qu’on peut vraiment recommencer à zéro ? Ou est-ce qu’on est condamnés à tourner en rond dans nos souvenirs et nos regrets ? »